C’est un petit e, pas besoin de majuscules. Dans l’écriture, l’e est gravé dans l’o du mot. Écrire, c’est aller faire un tour du coté de ce qu’il faudrait dire si on avait le temps, de ce qu’il faudrait écrire si on avait un peu plus de temps…et comment trouver les mots pour le dire?

Y aurait-il  une hiérarchie dans les mots?  un désordre organisé? une bataille cachée? une guerre indicible? Un combat hugolien entre  les mots que l’on mélange : ceux que l’on ressent, ceux qu’on ne comprend pas, ceux qu’on ne peut pas dire, ceux qu’on ne peut pas écrire.

Laissons les mots tranquilles, ils ne sont que les messagers du souvenir. Ils ont cette part d’humanité qui les rend parfois fragiles, seuls, perdus, usés, vidés…à moins qu’ils ne décident soudain de se mettre au service des plus forts pour dire, compter et affirmer.

Dans la course du temps qui passe, les mots doivent trop souvent rendre du sens à des choses qui n’en ont plus. Les mots deviennent chiffres, les histoires se comptent, les émotions  s’achètent sur la toile marchande des sentiments virtuels.

Quelquefois les mots nous dépassent ; et parfois  reprennent d’étranges chemins.

J’ai retrouvé cette carte postale après mort de ma grand-mère, soigneusement emballée dans un papier de journal.

Le paquet contenait aussi un calendrier de 1957, un mèche de cheveux et un petit papier sur lequel était inscrit Guy-Michel. Plus de dix années séparaient cette mèche de cheveux de la carte postale, et pourtant ils étaient rassemblés dans un papier journal pour emballer l’amour d’une grand-mère pour son petit.

Grandir en age, c’est éparpiller des souvenirs dans la maison comme des toises furtives de la vie, et cette carte postale a naturellement trouvé une place quelque part ; cordon vieillissant,  lien avec un passé dépassé depuis si longtemps.

Grandir en sagesse, c’est comprendre que toute chose  trouve son équilibre sur deux faces, et pour cette fois je l’avais encore oublié, peut-être parce que la photo suffisait pour réveiller  en moi le souvenir de moments agréables en colonies de vacances. Les hommes sont si pressés de voir les choses qu’ils s’attachent naturellement aux images sans voir ce qu’elles cachent.

Il suffisait de retourner cette carte pour comprendre qu’elle avait un jour été envoyée à une personne qui l’attendait avec tellement d’amour…

La lire, c’était laisser  remonter vers moi la saveur des biscottes brisées dans le bol de café au lait chauffé à la flammèche bleutée de la petite lampe à pétrole posée sur le lit…

Tout ce temps passé à ne rien faire et à écouter ces moments fertiles  qui fécondent l’esprit en le baignant de légendes et des croyances les plus folles.

Ma chère grammaire, j’ai appris depuis qu’en français le passé s’appelle imparfait. Il est pourtant toujours présent, et toi tu n’es plus là ; mais le temps est venu de t’écrire.