Le temps des chasseurs

Avoir grandi dans un petit village rural, c’est aussi évoquer des souvenirs de chasse. j’ai bien dit « de chasse », et non d’équipées sauvages en voitures, le téléphone mobile vissé à l’oreille et les carabines à répétition calées contre le siège du 4×4 boueux qui massacre les chemins dans un vacarme assourdissant.

Maintenant, les braconniers que j’ai accompagnés dans les collines sont tous partis colleter les lapins dans les murailles de l’au delà. Ils ne craignent plus les gendarmes et les gardes-chasse qui les traquaient hier tendent aujourd’hui avec eux leurs filets dans les rivières argentées qui longent la voie lactée.

Ceux qui hier poussaient le brouillard pour surprendre leur gibier marchent aujourd’hui d’un pas léger dans les landes irisées du pays de l’au delà, où les grives s’enivrent de soleil. Ils chassent maintenant de l’autre coté de la montagne, sur le travers de l’orient où les journées s’étirent vers des nuits éclairées de rosée, puis descendent jusqu’aux plaines apaisées où chevreuils et chasseurs boivent ensemble l’eau puits d’où jaillit la lumière.

Ils sauront me pardonner de les dénoncer aujourd’hui, de révéler certains de nos secrets, de dévoiler leurs visages à ceux qui les connaissaient…Je ne les trahis pas puisque je les aime et que je partageais leurs rapines.  Je ne citerai jamais leur nom, mais ils sont là, dans mes souvenirs, ces hommes du petit matin et des soirées d’automne qui m’ont tout appris du temps, du vent, de la lune et des gelées.

On espère.

Les chasseurs connaissent le temps comme personne, le pressentent, le prennent, le laissent passer, le rattrapent ou le perdent. Qu’importe, la nature est une maîtresse généreuse mais capricieuse, et qui veut la brusquer rentrera sans gibier.« Aquel que espera pert pas temps » dit-on en langue gévaudanaise, cette belle langue qui chante le long du Lot et se pare d’accents divers selon qu’elle se dit sur l’une où l’autre rive. C’est vrai que l’attente et l’espoir naissent du même mot chez ceux qui croient que le jour qui vient leur prodiguera son lot de belles choses à voir, à vivre et à entendre…mais revenons à nos lapins.

« Cinq heures trente, boudiou, vite vite…un paou maï, je m’oubliais » . Tu t’habilles à la hâte, tu expédies le café vite fait… On ne peut pas se permettre d’attendre le jour pour aller se poster à l’espère. « Il fait frisquet aujourd’hui, ça ira nous chercher un ces quatre matins une belle gelée de derrière les fagots ; laisse un peu tourner la lune et vas veire lo que vas veire  » que tu te dis en ajustant ta cartouchière sur ta veste bien fermée.

Tu te dis ça parce qu’à l’espère tu parles seul, le plus souvent en patois parce que tu d’adresses à des choses d’ici, mais tu te parles quand même tout bas pour pas faire peur aux lapins qui, étant d’ici, comprennent aussi le patois.

Mais pour le moment, il faut aller se poster. Tu empruntes le chemin vieux, celui qui mène à Correjac, tu passes la Tioulière et là tu t’arrêtes un moment pour écouter la nuit. Pas un bruit, pas un souffle, alors tu retiens le tien en continuant de te chuchoter tout çà à voix basse. A partir de maintenant, plus le moindre faut pas ; c’est l’approche, et avec ça t’as une lune que tu y vois comme en plein jour, entre deux nuages, bien entendu…Le chemin s’enfonce entre les murs ventrus qui entourent les préfaces.

Tu marches comme un félin ; d’ailleurs à voir ton ombre, tu marches pas, tu danses avec la lune… Tu zigzague entre les pierres comme un parisien entre les flaques d’eau, et quand tu peux pas faire autrement, tu marches sur la pointe des pierres, bien au milieu, comme si c’était des montagnes et qu’il faut juste passer dessus.

Tes pas sont souples, mesurés, le pied est sûr, il ne faut pas faire le moindre bruit, faire rouler la moindre pierre sinon, tous est fichu, et puis si jamais il y a un garde chasse de planqué dans le coin, tu es fait comme un rat. « Un garde chasse? à cette heure ci? Il faudrait qu’on m’ait dénoncé… De toute façon, il faudra qu’il m’attrape, et là il aura fort à faire…. »Une veste qui frotte contre un bartas, un caillou qui roule, si petit soit-il et hop, le lapin se réclame et veni me quère!

Tu dépasses la préface, le champ de P…. puis tu t’approche à pas de loup de la Barthe basse. Ici, c’est bien commode, le mur est bas, à hauteur de poitrine. On peut s’en approcher et s’y appuyer doucement, puis attendre.

Ça y est, tu es sur place, il n’y a qu’à laisser venir….

L’espère, c’est comme ça, tu arrives quand la nuit est bien dense et tu attends la pointe du jour, sans bouger, sans faire de bruit, et là tu as tout le temps de penser et de te raconter des choses dans ta tête.Là, tu commences à discuter tout seul, la lune est belle, on dirait qu’elle mange les pierres.

Des fois, un nuage la cache et les pierres s’effacent, tu as l’impression qu’il fait plus froid…puis la lune revient et te réchauffe un peu, les pierres dansent de nouveau.

Le pré est beau, les bartas sont beaux, tout est beau avec la lune. Mais qu’est-ce qu’ils foutent les gens au lit à cette heure ci? Avec tout ce qu’il y a a voir, il y a même l’ Orion là, que Giono fait ressembler à une fleur de carotte. Tiens, c’est sur que c’est à l’espère que Bernard de Clairvaux a compris qu’on pouvait tirer le miel des pierres et l’huile des rochers les plus durs ; enfin c’est ce que tu te dis…

Pendant ce temps il y en a qui ronflent comme des malheureux, ils savent pas ce qu’ils perdent, ils vont manquer l’heure du loup, tu sais bien, cette heure où tout bascule, le moment que tu manques à tous les coups.

Tu l’attends, tu l’attends sur de ton coup, tu ouvres les yeux, tu verras bien la bascule et puis d’un coup Hop, c’est passé. Il faudrait filmer avec une caméra, et encore tu es foutu de manquer le moment parce qu’en fait c’est pas sur que ce soit une image, c’est une bascule, un passage, le crépuscule de l’aube.

Il y en a qui appellent ça l’heure bleue, mais ça passe comme ça vient, et tu es jamais sur parce que tu as pas d’éléments pour savoir quand c’est que se fait la bascule. Il y a bien le bruit de la nuit qui change, c’est vrai que c’est bruyant la nuit, ça fait un de ces bazars… on a l’impression que tout crisse sans bouger, juste comme des feuilles qui tremblent.

On sait pas ce qui fait du bruit, l’eau, la rosée, des oiseaux, des insectes, l’herbe qui se relève un peu en sentant venir le jour? Puis d’un coup, tout s’arrête et ça reprend, mais c’est pas le même bruit, l’heure est passée et c’est encore manqué, mais que c’est beau.

L’heure du loup, c’est comme une truite ou un lièvre, c’est encore plus beau quand on l’a manquée mais on a tellement envie de la revoir qu’on se demande si finalement, il vaut pas mieux l’avoir manquée…Enfin, c’est un point de vue, et puis c’est pas encore l’heure du loup alors laisse venir…

Chut, c’est quoi ça la bas? un bartas, un cannibale ou un lapin? C’est le piège de la nuit parce que t’es jamais sur à cent pour cent de ce que tu vois. Tu peux prendre une pierre pour un lapin parce qu’à force de la regarder, tes yeux te jouent des tours et tu la vois bouger.

Ho, ça a encore bougé, il est bien placé et le jour va se lever, je vais lui en faire passer un…Tu ajustes et « Pan ».

Une flamme d’un mètre te sort du bout du canon, le gauche, celui qui serre plus parce que le lapin est un peu loin.Rien ne bouge, rien du tout… C’est pas possible, un lapin, quand tu le tires, tu le vois peller, tu vois au moins le blanc du ventre, mais la rien….

Bon, avant de partir en courant, tu en auras le cœur net. Tu laisses le fusil contre le mur, tu sautes dans la rase et tu cours vers ton coup de fusil, et la sans comprendre ce qui t’arrive, tu vois un lapin qui démarre ventre à terre et qui file vers le clapas pour s’encaver.

Tu l’avais manqué comme un malpropre et quand tu raconteras ça, personne voudra te croire… Lui, il avait pas compris ce boucan du tonnerre, la terre qui avait giclé juste devant son nez, alors il s’était aplati là, à attendre la fin du monde, un cataclysme, ou quelque chose de ce genre, si tant est que les lapins veuillent bien comprendre que le monde existe, et que s’il existe il a forcément une fin.

En attendant, le lapin qui connait bien Saint François d’Assise a peut-être lu Saint-Augustin, mais tu parles que quand il t’a vu approcher, il s’est fait la malle en vitesse.

Mais c’est pas le moment de se poser des questions philosophiques, il faut se garer de par là parce que le coup de fusil dans la nuit, ça pète comme un coup de fusil sur la neige, c’est à dire que ça fait autant de bruit dans les deux cas, et pour cause, c’est interdit, alors tu as beau tousser quand tu tires, c’est un peu comme souffler dans un violon..

.Tu attrapes ton fusil et tu dévales à ventre terre le chemin vieux, mais tu te dis que celui là t’en a trop fait voir, et que cet après-midi, tu reviendras le déloger avec la fure…

On furète

Les lapins, c’est bien gentil, mais quand tu les manques ; tu les manques, un point c’est tout…enfin, si on peut appeler ça un point de manquer un lapin, ou alors juste un mauvais point. En tout cas, te voila marron a midi et pas plus de lapin que de ce que tu sais.

Il y a eu d’abord celui de ce matin que tu as manqué comme un malpropre en lui tirant à coté, puis les deux qui se sont cavés dans les vignes que tu as même pas eu le temps de les voir, et l’autre là, ce foutras de gros croulic qui a fait courir la chienne vingt minutes avant de se caver.

C’est pas jour de fête mais tu as promis trois lapins pour le souper de ce soir, tu as dit que tu les amènerais à la tante pour 5 heures du soir, le temps de bien les laisser trois heures mijoter sur le coin du feu, mais il est deux heures et, comme le dirait le papé « macache bézef  » , t’as pas le moindre lapin dans la musette.

Comme t’a dit ce matin A : « tu sais ce qu’il nous reste à faire… »  Il t’a dit ça à vois basse, dans un souffle, en se retournant furtivement à gauche et à droite pour que personne entende  « … on va y mettre la bestiole ”. On pèse le pour et le contre, on se dit que l’endroit où ils se sont cavés est pas trop exposé, et que sur le coup de trois heures il y a pas trop de monde qui traine sur le secteur vu que le garde est à la sieste et que les gendarmes ont d’autres choses à faire que de venir campégier les travers des vignes, et puis, il faudra d’abord qu’ils nous attrapent…

On va donc chercher la bestiole, on met prudemment la main dans la cage car la garce est pas commode ; un jour, elle a traversé l’ongle de A qui a eu un mal fou à la faire lâcher parce qu’il avait peur de la tuer, bonne comme elle est, ça aurait été une catastrophe…C’est vrai qu’elle est bonne cette fure, petite comme tout, avec les dents de devant un peu limées pour pas qu’elle saigne les lapins dans les caves, mais alors, mauvaise comme une teigne, avec elle, les lapins ont pas beau temps.

On dit « La bestiole” ou « la fure”, mais en réalité, c’est un furet, une femelle, mais à la campagne, tu prononces jamais ce mot pour pas te faire attraper ou te faire dénoncer. Les gens sont jaloux comme des tigres et ils seraient bien capable de dire aux gendarmes que tu braconnes.

Les enfants souvent ont tendance à trop parler…Pas qu’ils soient méchants, mais des fois, pour faire leurs intéressants ils risquent de te faire attraper en répétant ce qu’il faut pas.

Tiens, par exemple, un jour un jeune berger a surpris mon oncle en train de porter du lait à sa fure, et l’oncle a été bien embêté quand le gosse lui a demandé quelles étaient ces bêtes. Il a répondu du tac au tac « des dinosaures » et le gosse l’a cru, jusqu’à ce qu’un jour on lui demande de décrire comment ils étaient ces dinosaures…La, ça s’est corsé, heureusement que c’étaient pas les gendarmes qui lui ont posé cette question sinon on était bons comme en quarante.

La fure, nous on a un truc pour pas se faire prendre, on la met dans une chaussette et dans la poche de la veste, comme ça on est surs de pas se faire attraper si on nous fouille la musette. Enfin, je crois qu’on serait bien couillonnés si les gendarmes nous posaient quelques questions en voyant la poche de la veste bouger toute seule, d’ailleurs une fois on s’est bien fait une belle trouille, mais ça c’est une autre histoire que je raconterai une autre fois. il ne faut pas tout mélanger.

C’est parti, on va directement la bas en rasant les murs comme des brigands qui préparent quelque mauvais coup. On se parle pas, on marche vite et bien et si par malheur on rencontre quelqu’un sur le chemin, on est tranquilles comme quatre, on n’a pas de fusil, on promène la chienne tout simplement, avec ce beau temps ça donne envie de prendre l’air. Cette fois, on rencontre personne et nous voila sur place.

Cette cave, on la connait bien, elle est bonne comme tout et elle est assez commode à furer parce qu’elle est à l’intérieur d’une chazelle de berger. Il y a que deux sorties , ce qui est assez rare. Il y en avait trois mais l’autre on l’avait bouchée l’autre année et on l’a pas débouchée, pourtant les lapins s’en accommodent ; la preuve : il n’y a qu’à voir comme la chienne renifle les pierres.

Elle les marque, il n’y a pas de doutes, ils sont bien là…

Après, tout doit aller vite, très vite : Précision, anticipation, décision. On sort les capes , qu’on appelle aussi les bourses, (des poches – des filets spéciaux) que l’on déploie sur le trou d’entrée de la cave, on fixe le bas au sol en piquetant deux petits bouts de bois dans la terre rouge de la chazelle. Il ne faut pas trop fixer le filet car si le lapin est trop lancé, il peut l’abimer et tu te vois toi aller acheter des bourses pour fureter? – et pourquoi pas de la dynamite pour aller à la pêche tant que tu y es – Tu dois laisser le dispositif souple, et être prêt à bondir comme un félin sur le lapin dès qu’il gicle et s’embrouille dans les filets.Puis on lâche la bestiole et on attend.

Avec cette fure, pas besoin d ‘attendre cent sept ans, elle va droit au but. une minute plus tard, un vacarme de fin du monde résonne dans les pierres du clapas, on dirait que le mur va s’effondrer, les pierres grondent, le bruit se rapproche, un lapin surgit. A lui saute dessus et toi tu mets un autre filet sur le trou, et voila le deuxième. Tu l’attrapes prestement mais l’aventure est pas finie, le clapas gronde encore. Tu passes la bourse et le lapin à A et tu remets l’autre bourse sur le trou, juste le temps d’attraper l’autre lapin. Et de trois!

Tous s’est passé très vite, A a assommé les trois lapins et les a posés sur l’entrée de la chazelle. Il n’y a plus qu’a attendre la fure.

Tu sors prendre l’air et contempler ton tableau de braconne et tout d’un coup, le ciel te tomberait sur la tête que ça serait pas pire ; tu entends une voix qui du haut du clapas te dit d’un air tranquille « Hé bé comme ça, au moins, ce soir on crèvera pas de faim » .

Tu lèves la tête et tu vois le papé qui rigole comme un bossu sur le mur, il suivait le manège depuis le début et tu avais rien vu .

Imagine un peu que ce soit les gendarmes ; tu aurais pas fini de courir et adieu la fure, les capes et le permis de chasse…

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