Welcome to paradise!

 C’est écrit en grand à l’aéroport de Copenhague, « Soyez les bienvenus au pays du bonheur » ; alors pourquoi ne pas le croire?

Pourtant, dans ce pays de cocagne, la première femme qui nous adresse la parole est assise sur le trottoir, ses pieds nus ont quelque chose de plus que le tableau de Ribera  au musée du Prado. Le jour ou le sculpteur la faisait toute vivante, il a du pleuvoir, la terre a peut-être glissé, où l’artiste était un  intermittent du faire fatigué comme un ventre de mère  maltraitée…

Bref il a manqué quelque chose sur l’ensemble de l’œuvre pour donner à cette femme le droit de marcher. Sa voix est sourde, sourde comme la glaise qui a manqué pour finir de lui donner des pieds.

Elle tend ce que la misère lui laisse intact, une main vers les passants pour demander une pièce de monnaie tandis que les gazelles danoises arpentent le trottoir de leurs jambes ciselés dans le marbre le plus pur et se pressent sac Benneton à la main vers des lieux d’abondance où les hommes regarderont ces compas inaccessibles s’ouvrir sur le monde et le mettre à leur mesure. La beauté est comme la misère, elle se paye cher….

And I say to myself, whtat a wondeffull world

Un homme passe, hébété avec sa maison de papiers plastiques multicolores posés sur un chariot volé au supermarché, il n’a que ça, c’est son chez lui, sa maison du monde. Il la pousse, il la tire, s’appuie sur ses murs de grillage de chariot fatigué quand il en a trop fait. Il marche droit devant, vers un espace imaginaire, comme un Figaro des limbes qui arpente un terrain vague pour y poser la maison de ses rêves, la maison qu’il n’aura pas, car ici la misère est hors de prix, alors même les pauvres ne peuvent pas se la payer. Ils ont juste de quoi penser que les vélos qui les frôlent doivent couter bien plus que cinquante  maisons comme les leurs, c’est peut-être ça le prix de leur misère.

Et voila un jeune garçon avec un chien auprès de son  pied gauche et un chapeau tout près du pied droit. Il tourne le dos à la rue, il est hagard, il est blême, il ne dit rien, ses pieds l’embarrassent alors il donne un coup de pied au chien, puis un coup de pied au chapeau, puis de nouveau un coup de pied au chien. Il tape sur le monde des chiens et des chapeaux comme d’autres sur des peaux de bêtes, en se disant que de toute façon, les hommes sont des peaux de vaches et les chiens peuvent être aussi vaches que des hommes, et que sans les chiens, les hommes ne seraient jamais capables de garder les vaches. Il se dit ça en regardant s’effacer dans le lointain les reins ondulants d’une femme pressée. Il pense a rien, se dit que le bonheur ça pourrait être ça, un souffle furtif qui se niche en bas des reins pour quelque temps, avant que l’ennui ne reprenne sa routine de malheur.

Il y a cet autre vieux avec une peau de nounours sur la tête qui siffle dans un vieux pipo toujours la même note, comme une plainte, ou plutôt comme un petit cri de la douleur qui  engourdit ses vielles mains tremblantes, il ne joue rien, il siffle à bout de souffle comme un fifre qui s’essouffle. Il a chaud- tellement chaud -sous cette peluche ridicule que son sifflet a le son d’une vieille bouillotte oubliée sur le foyer percé  de la misère. Il souffle sur le feu qui envahit ses mains tremblantes et son souffle essoufflé butte contre celui du vent qui emporte l’air qu’il ne jouera jamais dans les courants de l’inutile.

Il y a cet homme au coin de la place qui tape de toutes ses forces sur un couvercle de poubelle. Il tape fort, les yeux grands ouverts. Il rêve, rêve que tout va bien, rêve qu’il est ce soir percussion à Trinidad, et que la femme édentée qui grommelle dans son dos ondule sur le sable chaud comme le serpent de Baudelaire, celui qui danse au bout d’un bâton. Ses cheveux ondulés ont des reflets de nuit sans lune, sa peau imprégnée des parfums les plus rares promet d’interminables moments de délices, son buste se tend comme une offrande à l’océan… Mais un bout de ferraille dépasse du couvercle, l’homme se réveille et crie comme une bête, le couvercle l’a mordu comme la misère mord les mollets des pauvres, bien fait pour lui, ça devait arriver, il n’était pas là pour rêver…Les percussions de Trinidad se sont vengées de l’imposteur des songes.

Et puis il y a ce violoniste un peu plus loin qui joue doucement des airs qu’il a appris de son père qui était aussi pauvre que son grand-père. il joue des airs tristes, qui foutent le cafard au monde, mais il ne sait jouer que ça, il ne sait jouer que ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Les cordes de son violon vibrent et pleurent comme les boyaux du chat dont on les a tirés alors qu’il bougeait encore.

 

Et puis il y a cet autre, cette autre, et ces autres. Tous ces gens qui étalent leur misère au pays du Bonheur. Ici, ce sont les riches qui se font plutôt discrets ; Peut-être se disent-ils tout simplement que le bonheur c’est pas grand chose, juste un peu de malheur qui se repose.

 

Il  est tard, je rentre. Une femme aux cheveux couleur des blés marche devant nous, sa main chaloupe et ondule comme une musique qui s’étire sur la portée de la vie. Ses reins balancent dans la fraicheur du soir comme un saule qui s’apaise. Ce soir, elle étalera ses jambes interminables dans des draps délicatement parfumés.

 

La femme aux pieds difformes se trainera jusqu’au seuil de la gare, l’homme escargot garera sa maison de supérette sous un porche, le garçon donnera un dernier coup de pied au chien et mettra son chapeau sous le bras, ou peut-être le contraire suivant le nécessaire équilibre des coups de pieds à donner au cul de l’un ou de l’autre . Le vieux crachera pour soulager ses lèvres martyrisées par le bec du pipeau, le percussionniste de l’inutile lèchera une dernière fois l’étoile de sang qui scintille sur sa main déchirée, et le violoniste se demandera pourquoi les gens le regardent sans le voir quand il joue en pleurant  j’attendrai toujours ton retour.

 

Tivoligardens1La nuit danoise étend doucement son royaume sur ces sujets d’infortune. Un peu plus loin, les manèges du Tivoli résonnent des cris d’une jeunesse qui cherche à se faire peur. Le temps est venu pour moi de rentrer, mais avant je veux relire consciencieusement cette étude sur le pays du bonheur car je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche quelque part dans le monde des chercheurs…

Copenhague, 10 juin 2014

Comments are closed.