Le passeur et la bergère

passeur-viIl est passé ce matin
Enfin, dire qu’il est passé, c’est vite dit ; il passe , c’est sa nature.

Il passe comme un qui se dit que c’est temps de passer, de faire du lien et puis de repartir pour pouvoir repasser et refaire du lien ; c’est à se demander s’il ne se nourrit pas du temps pour le rendre comme il l’a pris.

On le dit « le passeur », le voleur de légendes.

Dire qu’il est passé, c’est comme rien dire puisque c’est un passeur, un pierrot du temps.

Il fait des ponts, il fait des bonds. Il mène du bonheur, il fait penser à cette chanson que chantait le vieux qui racontait le juif errant : « je suis le wagabond, le marchand de bonheur ». Oui, c’est ça, c’est un marchand de tout et de rien.

Il te vend tout sans rien te demander ; il te vend le ciel, il te vend le vent, la lune, tes rires et tes sourires, il te vend le monde sans un sou en face, comme ça, pour être juste comme il faut ; un passeur de légendes.

Aujourd’hui, il est venu par le pied du bois, après avoir longé les roches et les caves des Balmes, puis sous le bois de Cadoule. C’est ce qu’il dit, mais pourquoi ne pas le croire s’il le dit?

Cet homme la, le papète dit que c’est « un remplaçant », mais pas moyen d’en savoir plus parce que si tu lui demandes de quoi, il te répond « ah ah » en enlevant sa casquette pour se gratter la tête et prendre son air soucieux qu’il prend quand une brebis boitte et n’arrive pas à suivre le reste du troupeau.

Cet homme là, personne sait d’où il vient, ni où il va d’ailleurs. Tout ce qu’on sait, c’est qu’Il passe de temps en temps, trois au quatre fois par an. On dit qu’il va se louer chez les paysans, il y en a qui disent qu’il a grandi avec des gens du cirque,  d’autres disent qu’il a pas son pareil pour greffer des pommiers et des cerisiers sur des pousses de rien, d’autres racontent qu’il s’est échappé de Cayenne…Va savoir.

Il fait partie de ces gens qui viennent de nulle part, sans qu’on sache trop d’où ils viennent ni où ils vont, comme le juif errant du vieux monsieur du Paven.

On raconte que quand les romains  le menaient au supplice, Jésus de Nazareth épuisé s’était appuyé contre la porte d’un cordonnier juif à Jérusalem, et que ce dernier l’avait repoussé violemment loin de sa maison, et lui aurait donné un coup de poing. Le Christ lui aurait alors dit « Je vais bientôt me reposer, mais toi tu chemineras en attendant que je revienne ». C’est de là que serait née la légende du juif errant, celui qui avait une grande barbe et qui s’enroulait dedans.

Mai lui n’a pas de barbe, il est même rasé de frais pour un cheminot qui passe. Il est joli garçon et fort comme un turc même s’il a des cheveux blonds.

Il raconte, c’est tout ce qu’on sait de lui, des histoire, des choses qui lui sont arrivées dans la journée, ce qui fait qu’il ne raconte jamais la même chose puisqu’il ne fait que passer. Il raconte le moment d’avant, le chemin, le temps, le vent, les pauses… C’est normal, il marche donc il se met à son rythme d’homme, tout simplement, alors c’est pas étonnant qu’on le surprenne parfois à sourire en regardant le soleil, il arpente le monde avec son métier d’homme à la lumière du soleil. C’est simple comme le bon jour il marche parce-qu’il vit et il vit parce-qu’il marche puisqu’il se met à la mesure du monde qui l’entoure. D’ailleurs il le dit des fois « Les premiers hommes ont bien mesuré le monde avec leurs pas, alors…. » et ça le fait rire

En vrai, c’est pas un voyageur, c’est un écrivain qui se déplace, sans cahier ni crayon puisqu’il ne sait ni lire ni écrire, alors il raconte les choses pour les écrire dans la tête des gens. Il se les met dedans pour mieux les  distribuer puisque ça pèse rien, ça se froisse pas, ça se déchire pas, ça brûle pas et çà fait des petits, ça vaut bien tous les livres du monde. Ses lignes à lui c’est l’horizon ; ses ratures c’est les flaques du chemin, et là il n’y a pas de quoi se faire un sang d’encre, même s’il y a les femmes….

Quand il arrive avec son chapeau et sa musette, c’est toujours la même chose. Il s’arrête à la fontaine, se débarbouille, remplit sa gourde et s’assoit le dos au mur pour profiter de l’ombre, le chapeau rabattu sur les yeux comme pour se protéger de la lumière, et il attend que le monde vienne pour lui dire une page du village.

Il raconte.

« En descendant, j’ai voulu faire un détour par la source du Salsinet, l’eau y est fraiche et bonne à boire, et ça repose quelque chose quand on a bien marché, enfin, c’est ce que je me suis dit parce que si tu marches tu fais l’homme, mais si tu en fais trop… « 

Il se tait parce qu’il a jamais su finir ses phrases, bascule un peu la tête en arrière pour revoir les images, entendre les bruits, refaire l’histoire de ce qu’il a vu. « Il y avait des moutons, rassemblés sous le poirier au bord de la haie, il avaient mangé tout leur saoul et ils chourraient…

…J’ai voulu m’approcher de la haie pour avancer dans le pré, et c’est alors que j’ai vu une bergère, toute nue allongée dans l’herbe pour prendre le soleil. Elle avait mis ses habits sous son dos et sous ses reins et se laissait caresser par les rayons du soleil…

…Je la voyais presque à contre jour, sa poitrine se soulevait doucement, comme des collines qui respirent, ses tétons dressés vers le ciel offraient aux caresses du vent leurs pointes arrondies . Elle avait une peau comme du marbre doré, une peau qui chantait sous le filtre des herbes que le vent faisait bouger.

…Je crois qu’elle dormait parce qu’elle ne m’a pas vu la regarder, et je l’ai regardée longtemps. j’ai vu son ventre, et le bas de son ventre qui brillait de reflets roux sous les caresses du soleil. Comme elle avais ses jambes un peu ouvertes, j’ai vu ce que les femmes ne doivent pas montrer pour pas se perdre… ».

On n’en saura pas plus, l’histoire est finie, une femme du village s’est avancée vers le conteur et lui lance en fureur : « Mais vous n’avez pas honte de raconter des choses pareilles? Mais vous n’y pensez pas! ».

L’homme se lève, ajuste son chapeau et s’apprête à reprendre la route « Si madame, j’y pense, et c’est bien ce qui me tourmente »

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