Le chemin de l’école

Cette nuit il a beaucoup neigé, une neige lourde et grasse comment en demande la terre. Une neige qui couvre tout, efface les formes, nivelle les caprices des murailles et des courbes du chemin.

Ce matin, le balcon et la ruelle qui sépare notre maison de la maison blanche  se rejoignent et se confondent dans une pente immaculée qui glisse doucement vers les bas de Mourasset.

Seules les deux barres de fer qui entourent sur le petit balcon échappent dans leur rondeur à l’effacement  et griffent le blanc pétaradant de leur traits gris de métal.

Ce matin, le bruit se fait silence, et dans le silence, la neige amplifie tous les bruits.

Ce matin, silence et bruit ne font plus qu’un dans l’écho assourdi  du feutre de l’hiver ; ils sonnent et s’étouffent, comme avalés par la lenteur du paysage endormi.

Ce matin, il y a école, comme tous les matins du temps d’apprendre et de savoir, du temps de lire et de dire, du temps de voir et recevoir.

Ce matin, on ira à l’école a pied, par le chemin qui fond dans le village. Ce matin, on suivra la tranchée labourée par les pas des hommes qui sont passé là à la pointe du jour, histoire d’ouvrir le chemin de l’école, le chemin de la fontaine, des écuries et de la vie.

Il ne fait pas froid dans le chemin, et la neige commence à fondre dans l’ornière des hommes qui l’ont parsemée de gros sel.

Le mur qui jouxte la maison sur la façade Nord est clairsemé de petits  cristaux scintillants qui peuplent les balconnets formés par ses pierres entrelacées.

Madame C est sur le pas du portail qu’elle libère de la neige tombée de l’avant toit. C’est une grande femme très discrète, avec des cheveux noirs et un visage toujours souriant.

Elle a la voix assez forte mais toujours bienveillante des mères de famille nombreuse.

Elle passe régulièrement aux beaux jours avec son troupeau de brebis, toujours soucieuse de ne pas déranger les autres. On la voit souvent avec une corbeille sous le bras descendre rincer la lessive à la source de Chaudezaigues.

On dit que cette source d’eau tiède est bonne pour le linge, et puis quand il fait beau, on peut étirer les draps sur l’herbe grasse et le soleil ravive encore leur blancheur pendant que les lavandières reprennent leur souffle et échangent des nouvelles avant d’attaquer la côte du pré.

C’est en tout cas ce que disent les femmes du village car moi je suis trop jeune pour m’aventurer aussi loin, mais j’imagine souvent assis sur la souche du balcon une source fumante et bouillonnante dans l’éclat d’un l’après midi embaumé de lessive et de parfums de Cologne.

Un peu plus loin, la bas, devant la porte de l’étable, il y a le vieil homme qui chante souvent dans le chemin. Il nous fait un geste de la main et éclate de rire en annonçant qu’il « va neiger. »

Pour un adulte, aller du haut du Paven à l’école d’Auxillac ne prend pas plus de sept ou huit minutes, mais avec la neige, un enfant va moins vite, et c’est bien mieux, ça laisse le temps de voir passer les moments et les gens.

Voila le petit chemin qui descend vers la maison de madame F. On ne la voit pas souvent, elle rend parfois visite à ma grand-mère, c’est une dame assez maigre avec un tablier de devant gris noué dans le dos, le cheveux enserrés dans  un petit chignon.

C’est étrange, si on fait quelques pas de plus, il y a sur la gauche la maison de madame O, et je trouve que ces deux femmes se ressemblent beaucoup, mais je crois que c’est normal ; pour un enfant, toutes les femmes âgées se ressemblent.

Madame O vient souvent boire le café et aider Mamé à faire les  petites taches ménagères que ses jambes affaiblies ne lui permettent pas de faire.

Madame O habite dans le chemin qui part vers les côtes.

Au bout, il y a la maison inhabitée dont on dit qu’elle est hantée depuis qu’elle a été habitée par un franc-maçon.

Ma grand-mère dit que ce sont des êtres diaboliques alors mieux vaut ne pas s’approcher de cette maison, même si pour aller au lavoir, les femmes passent devant en se signant discrètement.

Et puis il y a la croix de pierre au carrefour, alors que vaut un franc-maçon en face d’une croix?

Et voila la place du Coubis, c’est une petite place agrémentée d’une fontaine et ornée d’une croix. La fontaine coule doucement parce que le gel des jours passés a suspendu une quille de glace à son bec de métal, du coup le filet d’eau glisse le long de la flute translucide avant de finir sa course dans  la « nauque » de ciment.

La croix de fer veille sur le petit monde de la place, comme toutes les croix du village veillent sur tout le monde du village. Ici, les croix sont partout, tout près et bien loin des fontaines, comme pour rappeler aux habitants que la parole de dieu coule comme l’eau claire dans le brouillard du monde.

Je me demande bien pourquoi les chrétiens insistent pour planter toutes ces croix qui ne sont en réalité rien d’autre que de terribles instruments de torture pour ceux qui y ont été crucifiés.  Pourquoi, tout simplement, ne pas mettre des fleurs ou des clochettes aux croisées de chemins, c’est tellement plus gai qu’un instrument de mort.

Monsieur J.P est sur son balcon, en haut des escaliers, il est fâché par cette neige qui l’a empêché de partir tôt ce matin faire sa tournée du laitier. C’est un homme au grand front et aux épais sourcils, qui parle fort et aime rire de tout.

Les gens disent qu’il est très instruit, et c’est vrai il sait beaucoup de choses et les dit parfois en levant le doigt pour conforter ses dires, alors son front se plisse de rides qui me font dire qu’il murit son idée en même temps qu’il la distribue aux passants.

Juste en dessous, il y a la maison des parents. Lui c’est J, le frère de Mamé. Il marche doucement, d’un pas pesant, ses   lunettes épaisses lui font de gros yeux qui semblent chercher quelque chose au dessus de la tête des passants. L’autre jour, je l’ai vu ferrer une vache de son frère à l’encastre du bas du Paven.

C’est un travail de précision et ça fait transpirer les hommes dans leurs pantalons de toile bleue. Les vaches ne bougent pas, se tiennent tranquilles avec leur genou posé sur le support pour l’avant. Les enfants aiment venir leur caresser le flanc ou l’encolure pour les rassurer et leur donner le nom qui leur va bien.

D’ailleurs aujourd’hui, M, l’autre frère de mamé est au milieu du chemin et discute avec le maire du Village. Ils disent qu’on aura bientôt l’eau du robinet et les égouts et que le courant va passer en 220 volts. Le maire à un chapeau de toile de belles moustaches gris-blanches qu’il essuie souvent d’un revers de la main quand il finit un verre de vin ou de café.

Il parle en patois, mais quand il monte à la préfecture en vélo, il parle français comme un homme de la ville.

On aime bien aller lui faire signer des papiers parce que sa femme est gentille et a toujours un biscuit pour récompenser les jeunes commissionnaires.

Dans la maison juste derrière, il y a son frère, celui qui était père blanc en Afrique, mais on en a un peu peur parce qu’il arrête pas de faire des moulinets avec son bâton.

M, le frère de Mamé, habite plus bas, près du ruisseau. On le voit souvent avec son attelage de vaches qui l’accompagnent dans tous ses travaux de transport ou de labour. Elles lui obéissent au doigt et à l’œil, comme ça pas besoin d’aiguillon…

Il élève quelques brebis et quelques poules, comme tout le monde ici. Mamé dit qu’il a fait l’armée en Tunisie et que c’était un bon cavalier. Sa femme, on l’appelle « la tante du fond du Paven, » c’est bien des fois d’aller gouter chez elle avec du bon café au lait.

En face, il y a madame et monsieur N. Elle monte souvent à la maison aider mamé à faire des travaux de l’intérieur, les seuls qu’elles puisse faire puisqu’elle ne sort jamais. Lui, c’est un vieux monsieur à la voix rauque avec un chapeau noir. Il a un œil de chaque couleur, ou plutôt un œil très clair par rapport à l’autre.

Il y en a qui racontent que c’est de la poudre qui lui a sauté à la figure un jour où il faisait des cartouches, d’autres disent que c’est à la guerre qu’il s’est blessé. Les gens sont étranges, s’ils veulent savoir, ils n’ont qu’à lui demander ce qui lui est arrivé.

C’est le chantre de l’église. Il en impose à tout le monde, c’est lui qui chante la messe des morts avec sa grosse voix. Quand  Il chante le Tantum ergo ou le De profundis , sa voix résonne sous la voute et fait des frissons dans le dos. Les femmes se retournent et les enfants de chœur regardent fumer l’encensoir en se disant qu’ils ne voudraient pas qu’on chante ce cantique pour leur grand-mère, mais c’est comme ça…

Monsieur N chante pour les morts, mais aussi pour les vivants, d’ailleurs des fois il chante tout seul en arrachant les pommes de terre. L’autre jour, il récoltait des petits pommes de terre claires et allongés : « c’est des cornettes, celles là elles sont bonnes pour les frites. »

Il est aussi fossoyeur, c’est peut-être pour ça qu’il chante, pour oublier qu’il faut qu’il accompagne les gens qui retournent à la terre.

La c’est le fond du Paven. Il faut faire attention au croisement de la route neuve qui descend de Corréjac car on pourrait se faire écraser par une voiture. Il y en a une dizaine dans le village. Il parait qu’en 1933, il y a eu une sacrée inondation. L’eau recouvrait tout le bas du Paven et les gens risquaient de se faire emporter, mais à cette époque il n’y avait pas de voitures au village.

Voila, maintenant, on suit la route neuve. Sur la gauche, il y a le chemin qui s’enfonce vers l’école laïque, mais on se fréquente pas ; ils sont trop malpolis. A l’entrée du chemin, il y a la maison de madame Céleste. Une femme du pays qui est allée un jour à Paris pour faire gouvernante d’un écrivain.

On la connait pas bien, on l’aime pas bien non plus parce qu’elle est partie et que les gens disent que c’est une parisienne maintenant.

Peut-être qu’elle aimerait qu’on l’aime, mais quand on est parti trop longtemps, c’est jamais facile de revenir au pays….

Et puis, un peu plus loin, il y a le moulin. Aujourd’hui le moulin est silencieux, enserré dans le manteau qui recouvre ses prés et ses pommiers. Seule la roue lancine sa plainte régulière sous les assauts de l’eau.

De part et d’autre du ruisseau, les prés attendent le temps d’accueillir les troupeaux et paressent sous le manteau neigeux qui nourrit l’herbe à venir. Plus elle garderont leur manteau, meilleure sera l’herbe pour les troupeaux.

C’est d’ailleurs là dans ce pré, en face du moulin, que les faucheurs avaient vu au début du siècle le serpent volant de Chaumazelle.

Et voila le monument aux morts. Le soldat tend son doigt vers l’est, le soleil levant, mais peut-être qu’il montre la direction des champs de bataille qui ont ensanglanté le pays au début du siècle. Il a de la neige sur le casque. Lui ne sent rien depuis bien longtemps dans son armure de métal, mais là bas, dans les tranchées, l’hiver était terrible et la neige n’avait rien pour embellir le paysage ; au contraire, elle rehaussait l’éclat du sang.

En face, c’est la maison de monsieur et madame V. Lui est infirmier à l’hôpital, on dit que c’est un homme dévoué et qu’il en fait autant qu’un docteur. D’ailleurs, quand quelqu’un se sent pas bien dans le village, on va le chercher et il vient, tout naturellement.

Sa femme est souvent sur le pas de la porte. On lui fait bonjour en passant, et des fois on parle avec elle à la camionnette du boucher.

Leur maison, autrefois c’était un café, c’est Gérard qui me l’a dit. En y regardant de plus près et aux dires de ce que raconte ma grand-mère, c’est ici qu’a commencé la grande peur de la Chèvre blanche. C’est fou comme les grand-mère ne se rendent pas toujours compte que leurs histoires font peur à leurs petits enfants, mais que peut-être finalement, on ne retient bien les choses que quand on a peur…

Un peu plus loin, c’est la ferme de monsieur A, mais c’est aussi la laiterie avec son joli toit en carène de bateau. C’est ici que travaille ma tante T, elle vient souvent à la maison aider mamé. J’aime bien aller la voir des fois quand elle tourne ou qu’elle sale les fromages pour les envoyer à Roquefort.

Il y a une forte odeur de lait caillé.

On a un peu froid dans la pièce, mais c’est normal pour conserver le lait.

Voilà bientôt la place de l’église. Les bottes sont lourdes et on glisse dans la bouillasse de la neige qui commence à fondre sous les assauts du sel. A gauche, la maison et le jardin du curé, en haut, avec son balcon et sa tonnelle. Cette maison, c’est le presbytère, c’est la que le curé Moulin fait cuire les lièvres qu’il a tué la semaine, si le renard lui en laisse le loisir.

Je me suis toujours demandé comment il pouvait bien sauter les barbelés avec sa soutane, mais un jour j’ai compris. Il mettait le pantalon et la veste dans une musette et à la sortie du village, il laissait la soutane dans un buisson.  Un peu comme le révérend père Gaucher, les paroissiens n’y voyaient que du feu…

Tiens, des bruits de pelles qui grincent sur le goudron. C’est monsieur A qui dégage le devant de son pigeonnier. C’est l’épicier et le bistrot du village, il est gentil comme tout, il se promène souvent avec un chat sur l’épaule et il lui pince la patte pour le faire miauler, mais le chat reste quand même ; à croire qu’il aime ça.

Cet homme la a toujours une blague pour faire rire les enfants, il les connait tous par leur prénom et les interpelle quand ils passent. Quand on va acheter des bombons ou des malabar, il en met toujours un ou deux de plus dans le sac « pour la route. »

Il fait un peu le taxi et livre des bouteilles de gaz, ou des caisses de vin à papé. Quand c’est pas trop loin, il apporte la bouteille où la caisse sur son dos et quand il arrive, il sue « comme un gourg » et la mamé lui crie après en le traitant de « foutral » qui va attraper une bonne pneumonie à transpirer comme ça. En partant, il rigole en disant « Sacrée mémé Gustine, on la changera pas. »

Mais pour le moment il enlève la neige devant ses pigeons.

La café épicerie, c’est une sorte d’ancien château et quand on passe devant cette porte bleue, on se dit que peut-être derrière il y a des chevaliers ou des templiers.

En haut de la place, au bout du jardin de l’école, il y a la maison de monsieur M. Il travaille à Marvejols, dans le ciment. C’est lui qui sonne les cloches, il ne se trompe jamais. Toujours le même nombre de coups, l’angélus du matin, puis l’angélus du soir ; et tout ça tous les matins et tous les soirs que fait le monde.

Le dimanche, il secoue les cloches de tous les cotés, et ça fait hurler les chiens que ce vacarme abime les oreilles, mais ça attire les fidèles alors tout va pour le mieux, puisque les chiens n’ont pas le droit de rentrer dans l’église. Cette histoire est bizarre parce que Noé, lui, avait bien laissé les animaux rentrer dans son arche, et puis Job était bien soigné par son chien…

Des fois il est un peu triste parce qu’il sonne le tocsin, alors tout le monde baisse la tête, sans même savoir qui est parti, mais dans un village, on ne rigole pas avec la mort et on quitte le bonnet quand on entend sonner le glas.

Voila le portail de l’école. En haut, il y a la maison de monsieur J avec sa grande treille. Il est toujours là le matin quand on va à l’école, sauf quand il pioche la vigne.

Il a une grosse voix sourde et il rigole tout le temps.

A la récréation, Il nous regarde jouer dans la cour de l’école et on voit bien à ses yeux qu’il est content qu’on soit là, et ça tombe bien parce que nous, on est toujours contents de le voir.

La haut, ça sent bon la cuisine jusque dans la cour de l’école, alors c’est sur que madame J a préparé un bon plat pour midi et il va se régaler.

Un plat qui doit se faire doucement, comme l’enfance, et pour ça il faut du temps, du froid, du vent, du soleil, de la neige, de la pluie et une pincée d’ennui.

On laisse frissonner le tout et le goût vient petit à petit.

Voilà, ça y est, on est arrivés, on secoue les pieds sur le pas de la porte et on range les écharpes et les manteaux.

La sœur est là, veillant sur quelques écoliers qui entourent le poêle.

Ça sent bon le bois qui réchauffe
la craie,
les encriers,
les pages des cahiers,
le velours des buvards,
Les lames du plancher,
et les souliers mouillés.

 

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