Augustine

Mamé AugustineAugustine, je l’ai jamais connue sous un autre nom que celui de Mamé.

Mamé est née en 1902, au début du siècle dernier, à Correjac, à quelques pas du village du Paven où elle passera la majeure partie de sa vie pour venir la finir à la fin du siècle dernier à Correjac.

Une voyageuse qui, à défaut d’avoir traversé les ruisseaux, les mers et les océans, a connu en près d’un siècle de vie, autant de violences et d’évolutions technologiques que n’en connurent beaucoup de grands aventuriers qui peuplent nos bibliothèques.

Mamé est issue d’une fratrie de quatre enfants, ce qui n’est pas beaucoup pour une époque où l’on faisait beaucoup d’enfants car beaucoup mourraient en bas âge. On savait aussi que plus tard les gouvernants n’hésiteraient pas à mobiliser les survivants pour aller conquérir les territoires annexés par l’ennemi à la dernière guerre.

Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, ma grand-mère a vécu une vie tranquille de petite fille jusqu’à l’age de 12 ans où éclata la première guerre mondiale. On a du mal à imaginer qu’une grand-mère ait pu être un jour une petite fille; pour un enfant, ça n’a aucun intérêt.

Une grand-mère, ça a des cheveux gris et ça sent bon l’eau de Cologne, ça fait de bonne confitures et ça connait le catéchisme sur le bout des doigts, ça sait tout ce qui est bon et qui n’est pas bon, mais ça saute pas à la corde dans une cour. Je crois qu’il y a des choses qui dépassent l’entendement d’un petit enfant : le fait que ses grands-parents aient été des enfants et la peur de les voir partir un jour.

Mamé et son  mari FortunéJe sais que sa mère s’appelait Flavie, mais je ne sais rien du nom de son père, elle ne m’en a jamais parlé, ou alors j’ai tout oublié. Elle s’est mariée – disons plutôt qu’on la mariée – très jeune, du moins c’est ce que je crois, elle me dit qu’elle avait 16 ou 18 ans, elle s’est donc mariée pendant la guerre ou à la fin de la guerre. A moins d’un optimisme forcené, il y avait de quoi se demander si faire des enfants pour les envoyer à Verdun était ce qu’attendait le bon dieu de ses créatures…

Mamé a pourtant eu trois enfants, un garçon et deux filles. Son mari est mort très tôt et elle perdit à 25 ans une grande partie de sa mobilité suite à une maladie mal soignée qui la priva progressivement de l’usage de ses jambes.

Imaginer ce que put être la vie cette jeune femme de vingt-cinq ans, mère de trois enfants et veuve civile au lendemain de la première guerre mondiale relève d’une réalité difficile à concilier avec les représentations que nous nous faisons des droits et devoirs du citoyen, des valeurs de solidarité, d’égalité et de fraternité qui ornent les frontons des monuments publics.

A la fontaineFort heureusement, il était dit haut et fort que la misère n’était pas une conséquence d’une mauvaise répartition des richesses, mais une épreuve que dieu envoyait à quelques élus pour éprouver la solidité de leur foi et leur réserver une meilleure place dans le royaume à venir. Se plaindre dans ces conditions d’une vie si éprouvante alors que le meilleur était à venir était déjà en soi une façon de se fermer les portes du paradis. Qui pourrait-être assez stupide pour profiter à profusion des biens et plaisirs que ce monde peut prodiguer au risque de passer des années et des années en enfer dans le monde qui viendra après?

Je ne crois pas qu’à cette période de sa vie, Augustine se soit particulièrement plainte de son sort, car je l’ai souvent entendue dire quand elle subissait les morsures du mal qui rongeait son dos et ses os  » Mon dieu, je vous l’offre! ».

Je crois que cette forme de résignation est le plus grand point de désaccord que j’ai en dans ma vie avec ma mamé, même si je ne lui en ai jamais fait part tant était grand mon amour pour elle.

Voila, c’est fini, bouclé, oublié, rangé dans un coin de la mémoire du siècle.

Le jugement dernier à la SixtineOn ne dira plus qu’il y avait des gens riches et en bonne santé et des gens pauvres et malades, ça n’a pas de sens, ça fait mesquin et petit petit, c’est pas chrétien pour deux sous, et à ce rythme là ça va pas bousculer quand sonneront les trompettes du jugement dernier. Sans pauvres et miséreux, il n’y aura pas beaucoup de candidats au royaume des cieux et ce sera la faillite complète du système…

On ne parlera plus ici de choses tristes, il fallait seulement les évoquer, pour situer les choses, leur donner un contexte, comprendre une vie…

Revenons donc à l’essentiel.

Augustine était très croyante, c’est à dire que, comme tous les croyants, elle croyait dur comme fer à ce qu’elle n’avait jamais vu, ce qui la menait à contrario à ne pas croire parfois aux évidences qui lui crevaient les yeux. Le ciel et l’enfer étaient deux entités clairement identifiées et distinctes, on en connaissait la majorité des occupants et on savait tout de leurs activités quotidiennes, mais jamais, au grand jamais, le pape n’aurait pu commettre le moindre pêché ou laisser persécuter une communauté : le fait même d’évoquer ces choses là était déjà un pêché mortel…

Victor HugoMamé aimait Victor Hugo, je ne ais pas exactement pourquoi, et d’ailleurs, cela n’a aucune importance, il n’y a pas besoin d’avoir une bonne raison d’aimer Victor Hugo pour l’aimer, on peut l’aimer tout simplement. Peut-être l’aimait-elle parce qu’il était né exactement un siècle avant elle…

Elle en récitait des vers et des vers pendant des heures entières…Ou les avait-elle appris, elle qui était allée si peu à l’école? Je ne le sais pas exactement, mais la légendes des siècles n’avait aucun secret pour elle. Elle déroulait les vers à toute vitesse, machinalement, dans une forme de par cœur que l’on retrouve chez les gens pressés de quitter le cimeterre quand ils expédient un De profundis en quelques minutes de peur que les défunts ne les rattrapent au portail…

Protectrice, mamé l’était à l’extrême, ce qui ne l’empêchait pas de nous terroriser en nous parlant de diables, de démons, de l’enfer, de brigands et autres tueurs de bergers, d’interminables tortures au purgatoire, des âmes qui venaient la nuit gémir ou taper sur les murs des maisons pour réclamer des messes. Les orages étaient un moment de panique incroyable, il fallait vite invoquer sainte Claire et allumer un cierge béni pour éloigner la foudre.

Mame à CorrejacPour cette femme qui avait connu deux guerres mondiales, traversé un siècle qui verra plus d’inventions et de progrès technologiques que n’en virent deux millénaires, il y avait des choses qui dépassaient l’entendement. Dans les années 1363 ou 1964, la télévision arriva au village et nous avions donc la possibilité d’y voir des films de capes et d’épées. Nous avons du passer des heures à lui expliquer que les héros ne mourraient pas vraiment, mais que tout était simulé. C’était pour elle un vrai traumatisme de voir réapparaître Jean Marais ou Paul Meurisse à l’écran alors qu’elle l’avait vu mourir de ses propres yeux un mois plus tôt ; c’était pure diablerie. Mais le monde n’est pas toujours si simple et nos explications faillirent bien passer à la trappe lorsque la télévision montra les funérailles du Pape Jean XXIII qu’elle pleura de longues heures…

De_GaulleIl y avait un autre personnage pour qui Mamé avait un respect sans limite, c’était le général de Gaule. Elle lui écrivait chaque année pour le nouvel an, et cet homme incroyable lui répondait quelques jours plus tard. J’ai beau avoir examiné maintes fois les courriers de vœux qu’il lui retournait, des courriers manuscrits, je n’ai jamais pu prouver qu’ils n’étaient pas de sa main, tant leur contenu, bref mais sincère, était personnalisé. C’est d’ailleurs très agréable pour un homme de croire que l’un des hommes les plus importants du vingtième siècle écrivait chaque année à sa grand-mère pour lui souhaiter une bonne année.

Il faut dire qu’en 1961, usée par les nuits blanches et les prières pour que sa fille survive à la guerre d’Algérie, elle avait un beau matin acheté un bloc de papier à lettres chez l’épicier et un stylo noir, puis avait entrepris d’écrire au président de la république pour qu’il veuille bien donner l’ordre de rapatrier sa fille en France. Elle raconta sa vie de misère et sa peur de perdre sa fille ainée, mère de trois enfants, et le supplia d’agir avant que le malheur n’entre une fois de plus sa vie.

timbreElle avait fait porter la lettre à la sœur Bousquet, notre maîtresse d’école, pour qu’elle corrige les fautes, puis elle l’avait soigneusement recopiée et confiée au facteur pour qu’il y mette un timbre et l’envoie en y apportant grand soin.

Le brave homme entendit mille recommandations sur cette lettre emballée provisoirement dans un papier journal pour qu’il ne la tâche pas, ne la froisse pas, ne l’expose pas à l’eau, ne la montre à personne, et l’apporte prestement à la Poste afin d’y apposer très soigneusement le précieux tampon.

Il empocha volontiers le pourboire qui garantissait le respect de la consigne, finit son verre de vin, s’essuya les lèvres du revers de la manche et s’en alla chargé du courrier qui portait tous les espoirs de Mamé Augustine.

Quelques jours plus tard, elle reçut une lettre de l’Élysée lui annonçant la date du retour prochain de sa fille. Ceci explique peut-être cette longue correspondance épistolaire qui dura jusqu’au départ du général en 1969.

mai68Je n’avais que 12 ans, mais j’avais déjà ma petite idée sur les évènements de mai 68 et aimais chahuter ma grand-mère avec les pavés qui auraient bien pu décoiffer le grand Charles, elle n’appréciait pas du tout la plaisanterie.

Je parvins cependant à me faire pardonner en allant chanter, contraint il est vrai par la discipline des bons pères, dans l’église d’Auxillac le 12 novembre 1970, jour des obsèques du général. Fini le temps des pavés, et il faisait plutôt frisquet sur les plages…

Tout le reste, tout ce dont j’ai souvenir d’elle, n’est qu’amour et tendresse, bienveillance et attention, et sur cela, il est inutile de s’étendre.

Un jour, à 95 ans, mamé fut hospitalisée pour une opération bénigne, mais le sort s’est acharné sur elle. Des pluies diluviennes ont tout simplement neutralisé toute activité de la clinique pendant une semaine. Elle fut opérée, mais trop tard.

Elle eut cependant un moment d’extrême lucidité en ma présence, se réveilla, me parla, me demanda des nouvelles de tous avec son bon sourire, puis , rassurée sur le sort de ceux qu’elle aimait, se rendormit du sommeil qui délivre.

Le lendemain, je sus que le voyage était fini.

Maintenant, Augustine n’aurait plus jamais mal aux jambes. Finies les béquilles et les morsures de la maladie, elle allait enfin faire ce qu’elle n’avait jamais pu vivre sur cette terre ; danser nue dans la lumière.

Mamé en savait maintenant plus que nous sur la véracité de ses croyances. Il ne me restait plus qu’à déposer sur sa tombe, « un bouquet de houx vert et de bruyère en fleurs »

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