La confession

« Tu n’as pas honte, tu iras te confesser» dixit mon pote Emmanuel.

Voila, c’est ça la religion catholique. Il faut être coupable de tout, battre sa coulpe.

Coupable de la mort du christ, de son corps livré pour nous, de son sang versé pour nous.

Coupables de n’être pas dignes de le recevoir. Coupables d’êtres coupables.

Coupables d’avoir menti, tué, torturé, violé et surtout nourri de mauvaises pensées.

A neuf ans, quoi de plus naturel? L’age de raison est passé depuis belle lurette et tous nos péchés sont comptés dans leur terrible hiérarchie.

« Mon père, je m’accuse».

Tout commence comme ça. On ne vient rien demander, rien apporter, juste se repentir de tout ce qui nous rend coupables de vivre, de penser, de vouloir, d’aimer ou de détester. On ne dénonce pas l’autre pour sauver sa peau, on se dénonce pour sauver notre âme d’une perdition annoncée car peu seront les élus et nous, pauvres pêcheurs, périrons rôtis dans les flammes de l’enfer au milieu des pleurs et des grincement de dents.

A ce propos, je me suis souvent demandé pourquoi les dentistes étaient systématiquement voués aux flammes de l’enfer, mais mon grand père m’a donné une explication tout à fait convaincante en m’expliquant que le peillarot mentait « comme un arracheur de dents » quand il pesait les fripes. Il y a donc quelque chose qui cloche au pays des dentistes pour qu’ils se retrouvent rôtis en enfer à coté des fripiers.

Mais revenons un temps à notre confession, car le temps n’est pas venu d’en perdre mais d’en gagner pour la vie éternelle. L’autre jour le curé l’a bien dit : « Veillez et priez parce que la fin est proche » Moi je n’ai que neuf ans et cette histoire de fin n’embête un peu, mais les paroles du curé ne se discutent pas et puis il faut bien mourir un jour du moment qu’on est en règle sur le registre de Saint Pierre….

Le curé a mauvaise haleine, il parle de trop près à travers la grille de bois, et comme il est un peu sourdingue il fait souvent répéter les péchés. Forcément, quand on répète on hausse un peu le ton et comme les églises sont de véritables amplificateurs de sons, tout le monde sait que madame untel à trompé son mari alors qu’elle est veuve depuis dix ans. Conclusion logique :  les femmes ne trompent pas que les vivants dans les mystères de la foi….

Le curé à mauvaise haleine parce qu’il a fait les camps, et qu’il en est revenu avec un ulcère à l’estomac.

Çà y est, c’est mon tour, la dame de l’autre coté du confessionnal a fini de s’accuser des pires mots et vient d’écoper d’une dizaine de chapelets de pénitence ; ce qui somme toute n’est pas cher payé pour avoir souhaité régulièrement la mort de sa voisine.

Le portillon s’ouvre comme la porte du couloir de la mort à la prison d’Alcatraz. J’ai un blanc de folie, j’avais pourtant répété la liste des pêchés d’aujourd’hui mais l’haleine du curé, le bruit de la porte de la grille et les mensonges que je m’apprête à inventer me font perdre le Nord.

« Pardonnez moi mon père parce que j’ai pêché, en pensées, en paroles, en actions et en omissions. » Mieux vaut commencer fort, assommer l’adversaire pour le décourager de trop creuser dans ma sombre carrière de délinquant endurci de huit ans et demi.

A ce niveau là, il faut gérer le temps avec une précision d’horloger. Si on déballe trop de péchés à la file, on est soupçonnés d’avoir appris par cœur une fausse liste : On ment.

Si on hésite trop , on est soupçonnés d’inventer des péchés à mesure : On ment aussi.

Il faut se réfugier derrière les inflexions du repentir. On ment et on triche, mais en se repentant.

Tout est dans la manière pour faire passer le contenu.

Pour les paroles, je suis sur de m’en sortir, je vais lui faire le coup des gros mots, il me demandera combien, je lui dirai une soixantaine pour le décourager d’aller de creuser la question. Mais le curé n’est pas dupe et veut me pousser dans les détails.

« Vous savez mon fils » – Je crois rêver, le curé me vouvoie alors que dans la rue il me tutoie et me traite de vaurien- « il y a gros mots et gros mots, et les blasphèmes sont des pêchés mortels.»

Me voila fait comme un rat. Si je lui dit que je n’ai pas blasphémé il ne me croira pas ; si j’en dis trop, il va me faire excommunier par le pape pour peu que le téléphone soit pas en panne à la cabine de chez Lili.

J’ai un peu peur et lui lâche dans un souffle que j’ai dit plusieurs fois « Bourdel de Diou.» je prends une bouffée d’ulcère d’estomac qui me fait comprendre que j’ai mis dans le mille. Je viens de mentir une fois de plus, mais ça je le garde pour la prochaine confession, sachant très bien que mentir au curé, c’est un pêché mortel.

Cette fois ci je m’en sors en me disant que c’est passé, mais comme je viens de promettre que je dirai plus ce blasphème, je l’ai grillé pour la prochaine fois. Il faudra trouver autre chose….

L’autre jour, un petit camarade à court d’idées a déclaré dans l’urgence qu’il avait dénoncé son voisin aux allemands. En 1966, ça n’est pas passé et le curé est sorti de ses gonds et lui a fiché une rouste en le traitant de menteur.

Il faudrait savoir, on est bien obligés d’inventer des péchés sinon on se fait houspiller que notre confession n’est pas sincère, mais si on en dit trop  on prend une raclée….

Pour les actions, c’est facile, on va dire qu’on a piqué des billes au petit Alain, des bonbons et un opinel à Lili et qu’on a tiré les cheveux de la cousine. Çà passe à tous les coups.

Pour les omissions, bonjour tout le monde. Fastoche comme tout. On a oublié la prière du soir, l’angélus du matin, on a menti à la sœur qui fait l’école en disant qu’on a perdu son cahier.

Comme dit Papé, ça passe comme une lettre à la Poste. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi il dit ça parce que  tout le monde sait à la maison qu’il ne sait pas écrire.

Jusque là tout allait bien, mais maintenant vient le temps des mauvaises pensées et à tout les coups on y a droit : « Mon fils, avez-vous eu des mauvaises pensées?».

Et voila, l’homme n’est pas là pour penser mais pour croire alors, pour autant qu’il se mette à en avoir, ses pensées sont forcément mauvaises….

Voila la catastrophe, le péril jaune comme dit le papé qui est jamais allé en chine. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter pour qu’il me croie et me pardonne mes pêchés imaginaires?

J’hésite. J’ai déjà grillé la tentative classique de soulever les jupes à la cousine, si je le redis, il va me taxer de récidiviste. Je tente quand même le coup. Une bouffée d’ulcère accompagné d’un « Encore? » me fait comprendre que la prochaine fois, c’est entre deux gendarmes que je sortirai du confessionnal.

Il faut trouver autre chose dans l’urgence, n’importe quoi, une tentation soudaine et étouffante, un complot contre la sureté de l’état, l’envie de tuer un gendarme ou de brûler un missel, ce qui somme toute est d’une égale gravité dans la hiérarchie des péchés .

Çà y est, j’ai trouvé!

L’autre jour, j’ai vu la servante de monsieur S se laver en bas au ruisseau, à l’endroit précis ou sort la source tiède à 37 degrés.

Je passais la par hasard vu que j’étais descendu au ruisseau avec elle et qu’elle m’avait dit de me tourner pendant qu’elle finissait sa toilette.

Et là le curé change de ton et me demande dans un souffle. « Qu’avez-vous vu exactement? et quelles ont été vos pensées?»

Mon père, avec ce que j’ai vu,  j’ai pensé que j’avais du faire un demi tour de trop.

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