Le ramasseur de mots

Il ramasse les mots comme les autres ramassent des champignons ou des framboises, un après l’autre, en douceur ;  pour ne rien laisser perdre.

Il le dit à qui veut l’entendre, il se tue presque à le leur dire, mais il garde encore un peu de place dans son panier, un peu de place pour les mots avenir.

Il dit que les gens ne savent plus cueillir les mots, les mettre cote à cote pour faire chanter la vie.

Les gens ne font plus attention et foulent les mots comme d’autres foulent les fleurs sans les voir, tout simplement parce qu’ils en voient tous les jours et ne s’étonnent plus de rien.

Il dit que les mots, ça pousse pêle-mêle au pied des arbres, comme des champignons des quatre-saisons. Il y en a de toutes sortes, de toutes tailles, de toutes les couleurs. Il y a même des mots composés qui se collent aux autres pour avoir plus de poids, dire plus de choses en une seule fois, d’un seul trait de plume. Ces mots là sont fragiles et si on les sépare, ça fait des demi-mots et on n’y comprend plus rien.

Il dit qu’il faut les ramasser délicatement, ne pas faire d’à-peu-près ;  les prendre comme ils sont et les poser tout au bord du panier.

Il dit que les mots ne sont jamais seuls, ou alors c’est un cri et les cris ne sont pas des mots mais des sentiments exprimés, des peurs ou des sons envoyés au monde pour dire ce qu’on ne peut pas mettre en mots.

Les cris étouffent les mots comme une liane de lierre étouffe un merisier.

Par contre les mots,  si tu en trouves un, il y en a un autre pas loin, il suffit juste de trouver le premier, c’est le plus difficile : Il faut se taire, ne rien dire, fermer les yeux et attendre d’entendre le mot venir.

Et c’est la que les mots prennent tout leur sens, quand ils se posent doucement sur les souffles du silence.

Il dit que les mots ça se chuchote, un peu comme la brise dans les rames d’un saule.

Il dit que les mots sont comme les arbres, qu’ils communiquent entre eux, alors parfois ils nous dépassent et savent de nous des choses que nous ignorons d’eux.

Premiers ou derniers mots, au matin comme au soir de la vie, les mots ne resteraient que des sons si nous ne savions en explorer le sens. Nous avons des oreilles pour entendre, des yeux pour voir, mais sans les mots pour leur donner du corps, nos perceptions ne sont qu’une fonction primaire et ordinaire.

Que dire sur les mots puisque c’est à travers eux qu’on le dit? Les mots peuvent dire tout et leur contraire en un simple trait de plume.

Tresser des mots sur la corde de l’alphabet, c’est effleurer quelques symboles, en caresser le sens, comme un souffle printanier qui passe furtivement sur les feuilles d’un peuplier.

Les mots s’abreuvent à la rivière du silence et s’éclairent à la lumière de l’alphabet ; luciole infatigable de l’alpha et l’oméga qui dépose des noms jusqu’au plus profond de nos rêves, jusqu’au tréfonds de nos souvenirs.

Il arrange les modes et conjugue les temps au rythme des lettres qui assemblées une à l’autre construisent le ruban multicolore qui unit les mots et les symboles.

Consonnes et voyelles s’assemblent en pleins et déliés parés d’indigos, se couchent sur le cahier cousu au fil blanc d’avenir pour façonner les verbes. Sur le chemin du temps, consonnes et voyelles s’approchent et se parent d’accents qui sonnent comme des cloches qu’on sonne à l’accroche des consonnes.

Mais les mots, il faut aussi savoir les accommoder, sinon ça fait désordre, et lui connaît quelques recettes.

Il dit : Moi, les mots, je les aime nus, je les déshabille, je les découpe, je prends le sens de leur initiale pour découvrir leur sens initial.

Je les sépare à coups de points, je les marie à traits d’union, je les fais sonner à coup d’accents, je les coiffe ou les décoiffe, je les cisèle à coups de H, je les réduis à coups de gomme, je les punis en parenthèse, je les allonge de par S.

Je m’en méfie comme des champignons des mots. Tu sais comme c’est mauvais les mots vénéneux, si c’est mal digéré, ça te pourrit la vie.

Mais les mots, ça peut aussi faire du miel, c’est Bernard de Clairvaux qui le disait, tu sais, « il faut tirer le miel des pierres et l’huile des rochers les plus durs ». Finalement, on peut jeter les mots comme des poignées de miel en brèches.

Pour le roi Salomon, les mots peuvent être sucrés comme la bouche d’une fiancée « Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée ; Il y a sous ta langue du miel et du lait, et l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban, tes lèvres sont des lis, d’où découle la myrrhe»

Oui,  si je parle du miel c’est à cause des mots, et il les aime tellement qu’il en est presque aussi avare que gourmand.  Ses mots sont aussi précieux que le miel parce qu’ils sont dits en douceur. Rappelles toi de Platon qui s’était endormi près d’une ruche ; les abeilles s’étaient posées sur ses lèvres sans le réveiller et y avaient fabriqué du miel. On dit que c’est pour ça que sa parole était aussi douce.

Les mots, on peut les fleurir comme des millions de messicoles dans les plaines de Galaad. On peut les faire bleus quand ils on poussé en vers, les tirer à coups de plûmes pour qu’ils aillent plus loin, qu’ils ne restent pas là plantés comme des noms communs.

Les mots peuvent s’allonger comme le nez de Pinocchio parce que l’écrivain est  un peu leur Gepetto, il sait les arranger avec des bouts de tout alors forcément, ils finissent par vouloir voler de leurs propres ailes…

Les mots, on peut les faire éclater comme des oranges lancées contre un mur par un gamin mal élevé et ils sonnent soleil, les rouler dans des vagues d’écume, les chalouper dans des rivières grenadines, les coller en majuscules,  les barbouiller de sucres mentholées, les rougir au fer des teints, en tirer des étincelles voyelles.

Les mots, on peut en faire des coquelicots bleus orange, des chemins qui serpentent de l’autre coté de la colline aux parfums, on peut les abricoter de jaune, les planéter de bleu, les bartasser de genets d’or pour qu’ils fertilisent nos lettres en retombant en goutes de buis.

Et puis il y a l’espace, ce petit bout de rien qui reste entre deux mots, qui les assemble par le vide, ce silence prolongé qui n’a pas de caractère puisqu’il se contente d’être là, entre deux mots.

C’est vrai, on parle de traits, de points, de pleins et de déliés mais on ne parle pas de cet espace vide qui fait chanter les mots, les fait sonner sur la portée des dits. Sans lui, les mots ne seraient qu’une longue chenille qui s’ennuie.

Mais je parle trop, les mots se bousculent et je ne sais plus vraiment ce que je voulais te dire.

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