Des abeilles et du miel ; des hommes et des dieux.

Quel est ce vacarme dans un matin si calme ? Que fait cet cosmonaute d’opérette sur ce monstre de métal qui crache dans le petit du jour un nuage pestilentiel ?

D’où vient tant de violence de la part de ceux qui sont sensés protéger les fleurs des fruitiers d’où nous tirons notre précieuse nourriture ?

Tout s’efface, tous s’estompe, il faut tenir jusqu’au bout, protéger la reine, mourir sans trop faiblir afin que le cœur de la ruche puisse survivre à tant de barbarie.

Virgile avait raison, quand il disait que nous possédions une parcelle de l’intelligence divine, que nous savions percer les mystères de la vie…. La célèbre Pythie d’Apollon n’était elle pas des nôtres, elle que l’on nommait « l’abeille de Delphes ». Ne dit-on pas en Inde que nous représentons l’esprit s’enivrant du pollen de la connaissance ?

Il est trop tard, le monstre de métal s’est approché trop près, le vent emporte son poison sur les parois de nos huttes d’écorces. Vient le temps de s’effacer, de livrer les fleurs à la furie des hommes.

Vient le temps de la fin, le temps de se souvenir. Mes messages sont brouillés, ma danse qui promettait hier l’abondance à mes sœurs ne leur montre plus que le chemin du désespoir, j’ai perdu le sens de l’orientation, les reflets de mes ailes de guident plus que des ouvrières désemparées, le mélange diabolique des hommes a rempli sa sinistre besogne.

Les arbres et les blés seront demain rangés à perte de vue, alignés comme des cohortes inutiles, bluets et coquelicots s’effaceront devant la régularité des blés que seuls les imbéciles jugeront prometteurs de récoltes abondantes.

Les souffle froid de la morts paralyse mes ailes, moi qui fis jadis sortir le miel du ventre du Lion de Samson. Du mangeur est sorti le mangé, de l’homme ami de la nature hier est sorti aujourd’hui le productiviste ennemi imprudent des abeilles.

Les hébreux m’appellent Déborah, ce qui veut dire la parole, et sur ce sujet je ne manque pas de références moi qui vole dans l’azur éclose, me posant sur la bouche des roses et sur les lèvres de Platon endormi, annonçant la douceur de son éloquence enchanteresse, mais aussi sur les lèvres de Saint Ambroise, patron des apiculteurs.

J’ai de tout temps côtoyé les hommes en distillant pour eux un nectar bienfaisant, je transforme les parfums en sucs, les couleurs en saveur, les essences des fleurs en remèdes de jouvence.

Je dérobe aux fleurs l’ambre pour donner aux hommes mon miel protecteur, apaisant, nourrissant…Il a la particularité de guérir toutes sortes de blessures, y compris celles des serpents. Et c’est sûrement pour cela que les hommes m’ont toujours étroitement mêlée à leur destin ; depuis toujours j’habite leurs légendes.

Aristée, fils d’Apollon, possédait un rucher, mais les fils des dieux sont aussi faibles et envieux que les humains. Il se mit en tête de séduire Eurydice, l’épouse d’Orphée, et celle-ci, en échappant à ses avances, mourut d’une morsure de serpent.

Orphée pour se venger détruisit le rucher de son rival. Pour calmer la colère des Dieux courroucés par sa faute, Aristée sacrifia quatre taureaux et quatre génisses et de leurs entrailles surgirent de nouveaux essaims grâce auxquels il reconstitua son rucher et put enseigner l’apiculture aux hommes que nous n’avons jamais trahis.

On dit que notre miel symbole de connaissance, de savoir et de sagesse, qu’il est l’aliment réservé aux élus, aux initiés, aux êtres d’exception, dans ce monde comme dans l’autre. La tradition grecque veut que Pythagore ne se soit nourri, sa vie durant, que de miel. Pour les Égyptiens, notre miel provient des larmes du dieu Râ. On dit que Jean-Baptiste se nourrissait du miel qu’il trouvait dans la vallée du Jourdain. Platon prétend que les âmes des hommes sobres et sages se réincarnent en abeilles.

Notre miel est un symbole important des cultures et religions antiques, jusque dans le christianisme lui-même. Symbole de douceur dans le judaïsme, il est aussi associé au don de prophétie tant pour les grecs, que dans la Bible.
Symbole solaire par excellence, comme quintessence végétale de la lumière de l’astre du jour exaltée dans les fleurs, il est signe de pureté chez les adorateurs de Mithra.

Il est également l’emblème de la science et de la poésie, qui selon la conception traditionnelle, est un don du ciel. Les mots grecs désignant le lyrisme (mélikè) et le miel (méli) ont une racine commune.

Nous avons dans le Coran une place de choix ; le seigneur nous a dit : « Prenez des demeures dans les montagnes, les arbres, et les treillages que les hommes font. Puis mangez de toute espèce de fruits, et suivez les sentiers de votre Seigneur, rendus faciles pour vous. De votre ventre sortira une liqueur, aux couleurs variées, dans laquelle il y a une guérison pour les gens.».

En Égypte, nous illustrons le renouveau de la nature, sa perpétuelle renaissance. Nous y sommes comparées à l’âme, et nous étions censées ramener le défunt à la vie en pénétrant dans sa bouche.

Nous ne vivons pas seules, mais en colonie, dans une société élaborée, avec des fonctions très spécialisées et complémentaires. Nous sommes souvent mentionnées dans la Bible, en raison de notre pureté et du miel que nous produisons.

Le miel prisé pour ses vertus gustatives et thérapeutiques est avec le lait un des symboles de la Terre promise : « une terre ruisselante de lait et de miel ».

Par notre vol de parfums en parfums, nous relions la terre au ciel et symbolisons les âmes dans leur migration ou leur élévation. Nous avons eu le privilège de nourrir les dieux en leur prodiguant l’hydromel.

Chastes buveuses de rosée, sœurs des corolles vermeilles…Les poètes nous on tant chantées au temps où les hommes vivaient avec la nature, et non contre sa diversité.

Victor Hugo nous comparait à l’âme des mortels ; « Rien ne ressemble à une âme comme une abeille,  elle va de fleur en fleur comme une âme d’étoile en étoile,  et elle rapporte le miel comme l’âme rapporte la lumière« 

Pour Apollinaire, notre miel est un rayon de lune :
Lune mellifluente aux lèvres des déments
Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands
Les astres assez bien figurent les abeilles
De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles
Car voici que tout doux est leur tombant du ciel
Chaque rayon de lune est un rayon de miel.

Ne dit-on pas que de deux personnes qu’ils sont encore dans la lune de miel quand ils ne connaissent du mariage que les plaisirs?

Khalil Gibran fait de notre quête du pollen un message d’amour :
Allez à vos champs et à vos jardins et vous apprendrez que c’est le plaisir de l’abeille de butiner le miel de la fleur.
Mais c’est aussi le plaisir de la fleur de céder son miel à l’abeille, car pour l’abeille une fleur est une source de vie, et pour la fleur une abeille est une messagère d’amour, et pour les deux, abeille et fleur, donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase.

Peuple d’Orphalese, soyez dans vos plaisirs comme les fleurs et les abeilles

L’amour, parlons en nous filles de lumière qui savons que le corps des femmes se nourrit de caresses comme nous nous nourrissons de fleurs. Le miel, c’est l’immortel amour dans le cantique des cantiques :

Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée;
Il y a sous ta langue du miel et du lait,
Et l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban.

Résultat d’une transmutation de la poudre éphémère du pollen en nourriture d’immortalité, le miel  symbolise la transformation initiatique, la conversion de l’âme, l’intégration achevée de la personne. Mais le moi supérieur ne fait pas la supériorité de l’homme qui n’a pas pris la peine d’une immersion au plus profond de lui pour chercher le sens de ses actes.

Au mépris de la biodiversité, l’homme moderne sélectionne, exporte, transhume, chamboule, traite, empoisonne ignorant sans vergogne les bienfaits de la nature…. Ou est-il ce temps béni du cantique des cantiques : « Lèves toi Aquilon ; accours Autan, soufflez sur mon jardin, qu’il distille ses aromates, que mon bien aimé entre dans son jardin, qu’il en goûte les fruits délicieux ».

Ce matin, le vent n’est plus que pestilence.

Le temps est venu pour nous de disparaître, les fleurs et les feuilles des arbres sont gorgées de poisons, les adventices on déserté les blés, le monde n’est plus que menaces pour nous, et si l’homme avait quelques restes du bon sens que lui prêtaient les anciens, il comprendrait que la menace qui pèse sur nous pèse aussi sur l’avenir de l’humanité.

Dans le meilleur comme dans le pire, nos destins sont liés à tout jamais.

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