La malédiction s’abat sur Correjac

Cette histoire que je tiens de ma grand-mère Augustine n’est pas tout à fait un conte si l’on se réfère au fait qu’elle s’attache à un évènement historique incontestable, celui de la peste qui ravagea la commune et les hameaux alentour en 1721.

Une épidémie qui d’après les écrits du révérend père Louvreleul fit près de 6000 morts sur le département, et décima la quasi totalité de la population dans les hameaux proches de la Canourgue dont partit l’épidémie.

Qu’il me soit permis à cette occasion de rendre hommage au magnifique travail réalisé par Henri Mouysset dans son ouvrage « La peste en Gévaudan »

Il n’est qu’à se référer à ce texte extrait des travaux de François Chicoyneau pour comprendre à quel point ce fléau sema le trouble auprès des populations de ces petits villages qui vivaient dans la crainte de dieu, pieusement abritées abrités à l’ombre bienveillante des clochers de leurs églises.

Les fentimens sont partagés fur la manière dont la maladie pestilentielle a été transportée de la Provence dans le Gevaudan. Tous les habitans de la Canourgue s’accordent pourtant à s’en prendre de ce malheur à un des Forçats qui avoient été employés à Marseille à enterrer les morts, lequel ayant trompé la vigilance des Soldats qui bloquoient cette Ville, se transporta à Saint Laurent, endroit éloigné d’une lieuë de la Canourgue , où il donna un vêtement de laine à un de ses parens íkmçurant à Correjac, lequel mourut de peste peu de jours après s’en être servi, ôc communiqua la maladïe à trois de ses enfans, qui le rejoignirent bientôt, & peu de jours après furent suivis de leur mere. C’est ainsi que la peste íe répandit dans Correjac, d’où elle se communiqua à la Ville de la Canourgue, dont les habitans entretenoient, comme par le passé, une libre correspondance avec Correjac, dans l’ignorance où ils étoient du fléau dont cet endroit étoit frappé.

Il faut pas jouer avec ces choses

C’est Dieu qui nous envoyé ce fléau pou expier nos pêchés, rappelle toi des dix plaies d’Égypte. Pour ma grand-mère, pas de doute, les hommes avaient perdu le chemin des églises, négligeaient les vêpres, se risquaient à travailler le dimanche, et certains d’entre eux oubliaient même de faire leurs pacques…Et puis il y avait les possédés du démon qu’on entendait hurler toute la nuit tant le diable venait les traîner en attendant de les emporter pour toujours dans les flammes de l’enfer; et je te parle pas des franc-maçons, ceux la, c’était le diable en personne…

On raconte qu’un jour, un homme qui voulait faire son intéressant avait refusé de quitter son chapeau au passage de la procession, le diable l’avait battu toute la nuit et le matin il avait juste trouvé la force d’aller se confesser, sinon on n’aurait jamais pu le sauver et vas t’en voir ce qui serait arrivé. Il faut pas jouer avec ces choses, ça porte malheur .

Tiens, par exemple, une fois, il y en avait un qui pour faire son avocat avait parié qu’il irait planter un clou sur une tombe du cimeterre. Il l’a bien fait, mais quand il a voulu repartir les âmes du purgatoire l’ont attrapé et elles le laissaient plus partir. Il hurlait qu’on l’entendait de Rochalte au Catelmas et c’est le curé J qui est allé le délivrer avec de l’eau bénite, il lui a foutu une belle engueulée…

Cet imbécile en plantant son clou avait pointé sa veste et c’est ça qui le retenait.

Et puis il y a cette histoire du domestique de M qui disait des blasphèmes toute la journée, et pourtant Dieu lui avait rien fait, et il a été bien puni. Un jour qu’il revenait de la foire de Rodez, il y a un chien qui l’a mordu et il a attrapé la rage.

Il hurlait comme un malheureux et il bavait tout ce qu’il savait. On l’avait attaché au lit mais il blasphémait qu’il en pouvait plus, il aurait apporté la malédiction sur tout le village.

Un jour, on a demandé aux hommes les plus forts de venir l’attraper, ils l’ont trainé dans le jardin en faisant bien attention de pas se faire mordre et ils l’ont étouffé entre deux matelas. Le curé l’avait béni mais surement que le bon dieu lui a pardonné parce qu’il souffrait tellement qu’il savait plus ce qu’il disait.

Il faut pas jouer avec ces choses, fais vite ta prière, c’est l’heure de se coucher, demain je te raconterai l’histoire de la peste qui a empoisonné Correjac.

La prière du soir, ça se fait contre les mauvais rêves, mais c’est surtout pour que le diable vienne pas la nuit nous tirer par les pieds, alors on la fait fort fort, comme une urgence, en se disant que comme ça il nous laissera dormir, qu’il viendra pas avec son tisonnier pour nous faire répéter les gros mots pour dire lendemain.

C’est aussi pour pas que mamé meure avant qu’on ait au moins cinquante ans, comme ça on sera moins triste, on pleure moins quand on est grand.

En attendant, on ferme vite les yeux comme ça on voir plus rien, et si on voit rien, il n’y a pas de raison de voir le diable, même si comme le dit ma grand-mère, il est bien capable de se faufiler partout…

Mais je reconnais la maison, c’est la bas, au bout du village. Il y a une petite cour, une fenêtre juste assez grande pour y mettre des carreaux et un petit arbre qui pousse a coté.

Il y a de gens qui se cachent derrière la fontaine, ils ont des drôles d’habits un peu en laine gris.

J’aime pas cette lumière, je n’aime pas ce bruit qui souffle comme une courroie de batteuse. Il y a un homme la bas qui dans avec une fourchette dans la main, non  c’est une fille, non c’est de nouveau un garçon…Il a les cheveux en ficelle de bottes et il tape sur une cafetière avec sa fourchette.

Il y a deux grands garçons qui passent avec une musette et qui lui jettent des cailloux, il les avale tout crus au fur et à mesure, il s’en va en courant et me passe devant le nez : suis moi toi bougre d’emplâtre, tu vas voir ce que tu vas voir.

Je veux pas y aller, mais le chemin avance tout seul et je me cramponne à la croix du chemin de la Combe, mais le chemin se défile et continue de me mener vers la maison.

ChocolatIl y a un homme par terre au milieu de la route avec une veste de bagnard et un gros boulet en chocolat aux pieds, on le tape a coups de parapluie en lui disant de retourner à Marseille et de prendre sa saloperie avec lui… Il saigne de la tête et il demande du chocolat au lait avec un cheval dessus pour collectionner les images.

Mamé dit qu’elle va aller lui en chercher pour qu’il parte vite à Marseille, elle file à ventre terre en chercher au fond du Paven ; je savais pas qu’elle savait marcher sans ses cannes.

Ça y est, je suis dans la maison, il y a une pendule qui compte des tables de multiplication.

Un homme rentre, s’époussette la veste, il revient du jardin où il a creusé un trou assez grand pour y mettre sa femme. Elle a attrapé la peste et ça lui donne la couleur du chocolat quand il a pas tout à fait fondu.

Elle pleure et récite le chapelet, il l’aide à se lever et l’amène près de la fenêtre.

Arrête de pleurer Madeleine, je te mettrai là, tu seras bien tranquille et personne viendra t’embêter. Elle pleure encore, mais il lui dit que c’est pas grave, un peu de vinaigre, du thym et de la sauge et on peut reprendre son ouvrage parce qu’avec la peste on est pas tout à fait mort.

Elle lui dit qu’elle aimerait bien de mettre sa robe bleue pour aller danser, il lui dit qu’elle n’y pense pas, qu’on danse pas dans les jardins, et encore moins sur les charrettes.

Le facteur essaye de la raisonner en lui donnant des coups de casquette pour essayer de la confesser mais rien n’y fait, la voila qui veut tricoter des chaussettes maintenant.

Puis elle avance vers moi pour me donner une gifle ; une bonne gifle bien méritée…

Ma grand mère m’éponge le front et me demande ce qui m’arrive.

Je rêvais, tout simplement. la prière n’a pas fait son effet, ou a fait le mauvais effet ;  je me calme…

Je me souviens maintenant de cette histoire qu’elle m’a tant de fois racontée. La femme a bu du vinaigre et a été sauvée, et c’est son mari que la peste a emporté…

Il ne lui restait plus  qu’à le mettre dans le trou qu’il avait fait pour elle…

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