La marée monte à Barcelone.

Seis de la tarde ou n’importe quelle heure au cadran solaire de la capitale catalane. Ici, il n’y a pas d’heure pour ne pas consommer.

La place de Catalunya ressemble à un vaste tourniquet multicolore où se croisent chaque jour des milliers de piétons en mal de Barcelone.

Le flot ininterrompu de touristes envahit dès le matin l’avinguda del portal de l’angels et déverse vers le le barrio gótico  via la catédral Santa Creu i Santa Eulàlia.

Des dizaines de piétons s’agglutinent pour traverser chacune des avenues qui enctourent la place. En quelque secondes, le flot humain suspend son mouvement à la couleur des feux, puis le vert passe au rouge et la marée s’engouffre dans le le ru illusoire du passage piétons.

Incroyable ballet réglé par un simple lampion de couleur : c’est la rumba de Barcelona.

Au sud de la place, l’avenue des Ramblas étire son  flot vers le port, dans des relents de friture et de fruits de la mer. Sous les arbres centenaires, des statues humaines se figent dans le temps et souffrent mille maux pour avoir l’air de ne pas être.

Un enfant s’étonne d’un drôle de bonhomme qui semble suspendu au dessus du sol appuyé sur à un bâton « Il est mort le monsieur? » . « Non, il est pas mort, il fait ça pour gagner des sous ; finis ta glace, tu vas finir par te tâcher!»

C’est fou comme les parents savent rassurer leurs enfants qui n’ont aucun bon sens et passent à coté de l’essentiel ; si on veut gagner des sous, c’est qu’on est vivant, c’est évident.

Vivement la rentrée pour que l’école mette un peu de plomb dans la cervelle de ce petit étourdi…

Tout ici est fait pour capter la richesse. Les boutiques de luxe se jouxtent, se font face, se suivent et se côtoient dans la frénésie des soldes d’été.

Le plaisir s’achète à coups de cartes de crédit dans un monde qui vit à crédit depuis près de dix jours.

Au bord de l’avenida, un homme à genoux tend la main vers les passants. Une grande toile tendue derrière lui résume le trop qu’il a à dire pour pouvoir le dire : C’est terrible d’avoir à tendre la main, mais ce qui encore plus terrible, c’est que le soir mes deux filles me demandent si j’ai rapporté du pain.

Dans l’avenida surchargée, une touriste fait un pas de coté, visiblement agacée. La toile du mendiant lui cache en partie une robe multicolore soldée dans la vitrine d’une grande marque de prêt à porter.

Fort heureusement, la police veille sur la tranquillité des honnêtes gens et le gueux est fermement invité à trainer sa misère aussi loin que possible des grandes avenues.

On est bien loin des coopératives et mouvements d’émancipation sociale qui ont fait les beaux jours de Barcelone au début du siècle dernier, et quand la misère cache les éclats multicolores des parures cache misère ; il ne fait aucun doute que le monde perd la boule et que le temps des rendez moi ça ne saurait tarder à venir.

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Post scriptum : J’ai écrit cet article six jours avant l’attaque des Ramblas. La concentration de personnes sur la place de Catalogne et les avenues qui s’y joignent était telle que je n’osais pas imaginer le drame humain que constituerait un rodéo meurtrier à la voiture bélier,  je m’en étais d’ailleurs inquiété à haute voix.
L’histoire a hélas confirmé mes craintes. Je dédie ces quelques impressions d’une après-midi barcelonaise aux victimes de ce terrible attentat. 

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