Dos dias en Patzcuaro

A plus de 2000 mètres d’altitude, la petite ville de Pátzcuaro porte sur ses pierres son passé colonial, mais quelle ville du Mexique saurait s’exonérer de ce passé? Nous sommes ici Indiens Purépechas, que les espagnols appelaient les Tarasques.

Des indiens qui, dit-on, ont farouchement résisté à l’envahisseur Azteque, ce qui peut expliquer l’acharnement des espagnols après la conquête à y construire des monuments imposants par leur architecture.

L’histoire des violences faites aux peuples suit toujours la même logique : la conquête détruit des temples, la colonisation en bâtit de nouveaux. Une manière bien marquée de rendre irréversible une fracture culturelle qui a toutes les caractéristiques d’une assimilation…Ici, comme dans bien des villes conquises, les conquistadores se sont distingués par leur cruauté, et le terrible Nuño Beltrán de Guzmán y fit brûler vif en février 1530 Tanganxoan, leur dernier chef. Mais l’histoire a ses cotés humains puisqu’elle est le fruit de la vie des hommes, aussi aime t-elle parfois mettre du baume sur les plaies qu’elle a ouvertes. L’évêque Vasco de Quiroga ( dit Tata Vasco pour les intimes), nourri des idéaux de Thomas More va organiser quelques années plus tard les indigènes en communauté et les incita à se structurer et à développer leur propre artisanat.

Le marché de la plaza San Augustin est une ruche permanente peuplée de petites tiendas où l’on peut déguster d’immenses quesadillas entre deux averses de pluie. Ici, de pauvres petits producteurs agacent les touristes en quête d’exotisme en tendant de leur vendre ce dont ils n’ont que faire : leur maigre production. Comme si quelques calebasses, une poignée de poivrons, des insaladas, quelques tortillas, une vieille poupée de chiffons ou un crucifix en paja de trigo pouvaient avaient quelque intérêt pour un gringo…

Mai ce n’est pas forcément son artisanat qui est l’attraction principale de Pátzcuaro, car à ce petit jeu, et n’en déplaise à la mémoire de Tata Vasco, l’on tombe vite dans les griffes des marchands du temple en revêtant le costume de gringos en goguette qui apportent leur contribution à ce cercle vicieux et participent donc à conforter la perversion du système de dépendance des indigènes à cette manne touristique.

La petite île de Janitzio trône à quelques encablures de Pátzcuaro, sur le lac de même nom. Un lac que l’on disait comme étant « l’un des plus beaux du Mexique » , et qui n’a conservé aujourd’hui du bleu carte postales de ses eaux qu’un marron glauque et peu rassurant…

Un bac amène les touristes et approvisionne les insulaires plusieurs fois par jour, une traversée d’une vingtaine de minutes agrémentée des discussions des brodeuses et des chants des mariachis en quête de quelques pésos.

A l’ approche de l’île, on distingue dans la brume qui recouvre le lac des petites barques sur lesquels s’agitent des hommes qui portent de grands filets, ce sont les pêcheurs de mariposa, du nom de leur filet qui traditionnellement servait à pêcher de la friture de poissons blancs.

A les voir de plus près, ces filets sont magnifiques, mais pourrait-il en aller autrement avec un aussi joli nom? Même si la friture se fait de plus en plus rare, le geste est lent et majestueux, et dans la brume du matin leurs mailles brillent comme des ailes de papillon.

Après quelques immersions de leur filet dans les eaux troubles du lac, ils approchent leurs bateaux du transbordeur qui a pris la peine de mettre en panne et recueillent quelques piécettes en récompense de leur prestation.

Ici, comme dans toutes les îles du monde, on vit entre le ciel et l’eau, c’est pourquoi on travaille, on chante, on dort et on rit et on fait la lessive.

Le ciel est bas et le lac est entouré de montagnes, ce qui donne parfois le sentiment qu’en levant le doigt on va pouvoir effleurer les nuages.

Les femmes étendent leur linge sur les terrasses, apportant couleurs et mouvements dans ce village en pente abrupte.

Je n’ai jamais rien vu de plus beau que du linge étendu, et rien de plus triste qu’un village sans linge aux fenêtres ou sur les terrasses.

C’est une foire de l’art ouverte à l’infini, une exposition en plein ciel confisquée par les femmes au carré des convenances, un étalage de leur monde intime au regard de tous, une porte ouverte aux plus pauvres dans le marché de l’art où gratuité et éphémère se mêlent dans le grand bazar des couleurs de la vie.

Quel marchand d’art, quel galeriste du monde saura prendre la mesure d’une telle exposition?

Qui rendra à ces artistes anonymes l’hommage qui leur est du?

Qui ouvrira le grand catalogue de l’art des lavandières?

C’est une façon de mettre le monde à l’envers, une présence multiple et dépouillée, un mélange des êtres à travers le mélange des vêtements qui nous parlent du vent qu’il fait.

C’est du masculin et du féminin qui se côtoient sans le savoir.

C’est une pause pour le soleil qui s’y accroche, un sens donné à la lumière, une promesse de nouveau, un changement en devenir, une confiance faite au temps qui passe et patine les couleurs au fil des lessives qui éliment la fibre.

Ça dit que la maison est pleine, c’est ouvert et un brin impudique dans un pays où la pudeur et la réserve sont fortement ancrées dans le comportement des êtres.

Ça nous raconte des histoires, ça nous dit des choses de la maison, des matins du monde, des midis qui rassemblent, des soirées interminables, des chûtes, des accidents et des maux de dos, des attentes, des caprices, des besoins et des envies, des émois et des caresses, une épaule qui se découvre, un décolleté profond comme un ruisseau d’avril, des hanches qui ondulent dans les couloirs du temps qui passe.

Ça nous dit la vie…

Dans nos sociétés occidentalisées, les femmes ne mettent plus leur linges à la fenêtre, elle le cachent dans le secret de leurs séchoirs, c’est peut être pour cela que nos villes semblent mortes.

Au cimeterre, pas de nom sur les tombes, mais on n’oublie pas les morts pour autant, les morts sont partout parce que la mort est un moment de la vie, un passage au bout d’un passage, ce n’est pas une fatalité mais un bien, ce qui fait du jour des morts la plus belle fête de l’année.

Le petit restaurant Lupita, dans le centre de Patzcuaro est un charmant patio entouré de petites alcôves ou l’on peut s’assoir pour déguster une délicieuse soupe Tarasce.

L’endroit est coloré et bien tenu, mais on y est toujours gêné par cette tendance qu’ont les restaurants mexicains à enchainer les plats à un rythme soutenu, et surtout à enlever verres, assiettes et bouteilles sitôt vidés. On le regrette un peu car la cuisine est délicieuse et on aimerait prendre un peu plus de temps pour déguster un mezcal enrichi de nacos et de guacamole.

Mais ce qui retient l’attention à Pazcuaro, c’est qu’en 1938, à l’occasion d’une conférence, André Breton se laisser aller à errer dans les rues de Mexico, qualifiant ce pays de  le plus surréaliste du monde.

Breton restera ensuite quelques jours sur le lac avec Diego Rivera et la belle Frida Kahlo où il rencontrera Trotsky pour écrire le manifeste pour un art révolutionnaire indépendant qui visait « la totale liberté de l’ art». Trotski refusera d’ailleurs de signer le manifeste.

Je ne résiste pas à la tentation de joindre à cet article une note de Trotski datant du 20 juillet 1938

Dans les pays arriérés, qui comprennent, non seulement le Mexique, mais, dans une certaine mesure, également l’U.R.S.S., l’activité du maître d’école n’est pas seulement une profession, mais une mission élevée. La tâche de l’éducation culturelle consiste à éveiller et développer la personnalité critique dans les masses opprimées et foulées aux pieds. La condition indispensable pour cela est que l’éducateur lui-même possède une personnalité développée dans le sens critique.

Celui qui n’a pas de convictions suffisamment élaborées ne peut être un guide du peuple. C’est pourquoi un régime totalitaire, sous toutes ses formes ? dans l’État, dans le syndicat, dans le parti ? porte des coups irréparables à la cause de la culture et de l’instruction. Là où on impose d’en haut des convictions, comme un ordre militaire, l’éducateur perd sa personnalité mentale et ne peut inspirer, ni aux enfants ni aux adultes, confiance dans la profession qu’il exerce.

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