Veinte oras en Zacatecas

Quatros de la tarde, sur la petite place San Domingo quelques gouttes de pluie disputent l’air à un soleil bien peu entreprenant.

Un pinchadiscos édenté écrasé sous son sombréro diffuse de la musique pour des couples qui dansent sur un parquet improvisé.D’autres, bien sagement alignés sur des chaises les regardent virevolter comme des papillons de pluie.

Un tout petit garçon zigzague entre les chaises des cafés, passe d’une table à l’autre en tendant la main aux gringos attablés qui, trop occupés par leur collection d’aventures exotiques le chassent d’un geste désinvolte, sans le voir ; enfant transparent qui erre sur les ruines d’un monde où l’on spécule aussi sur le regard en le focalisant sur les choses utiles, celles qui feront de celui qui a « vu » un aventurier dont le capital de souvenirs se sera enrichi d’un moment d’authenticité endimanchée.

Pour qui considère le voyage comme une chance perpétuelle de s’étonner, l’Hôtel Meson de la Conception mérite un détour, un moment rare et précieux où l’on entre dans un monde abracadabrantesque.

Cette ancienne pension pour jeunes filles de bonnes familles est un incroyable labyrinthe d’escaliers, de couloirs, de balcons et de recoins tous plus insolites les uns que les autres. Ici, tout s ‘entremêle dans un fatras de couleurs, de briques et de brocs, d’escaliers et de paliers qui craquent, d’échelles et de tabourets dont on cherche l’utilité. les murs sont couverts d’une galerie d’objets et de tableaux déconcertants de couleurs et de diversité.

La Joconde y côtoie Pancho Villa, des généraux mexicains aux mines patibulaires, des calendriers aztèques, des fresques de la révolution, et, comble de l’insolite, dans une des rares chambres équipée d’une fenêtre donnant sur l’extérieur, un immense christ trône à la tête du lit pour veiller sur l’avenir du monde qui se construit sous ses yeux miséricordieux.

Cet hôtel mérite une visite guidée, d’où cette page spéciale pour les curieux…

Le petit garçonnet est tout près de moi, mais je ne l’ai pas vu, le regard fixé sur une fillette qui vend des babioles dans un panier d’osier usé par le temps et les multiples déplacements. Quelqu’un frôle mon bras, c’est lui, je le vois là, tout près, avec son tricot émaillé et son pantalon de velours crème qui recouvre un deuxième pantalon en toile de jean tout aussi éculé.

Il est beau comme un tableau, ses grands yeux noirs me regardent sans sourciller. Des yeux éveillés et ouverts, qui brillent comme des lanternes au milieu de cette place qui somnole. Je prends machinalement une pièce de monnaie dans ma poche et la pose dans sa main ouverte, il passe son chemin en tenant à deux mains son pantalon bien trop grand pour lui…

Vu de l’extérieur, le café Agropolis a tout de l’établissement dans lequel on n’a pas forcément envie d’entrer. Ses colonnades en fronton du marché et les banquettes que l’on voit à l’intérieur évoquent l’établissement confortable pour des gringos, et les serveurs en tenue bien ordonnée que l’on voit aller et venir depuis le trottoir ne font que confirmer cette impression d’établissement bien tenu pour clients venus du Nord chercher ici ce qu’ils ont tous les jours ailleurs, une routine rassurante et des habitudes bien rodées.

C’est peut-être pour vérifier cette impression un brin désagréable que l’on est tenté de se laisser aller à pousser la porte pour en voir un peu plus.L’accueil y est des plus chaleureux, les serveurs s’empressent de vous indiquer une table où vous poser.

Le café est tout en hauteur, et naturellement, une fois assis, tout individu digne de ce rang lève spontanément la tête pour entrevoir ce ciel promis dont il est un jour tombé, et qu’il aspire à revisiter le plus tard possible.Surprise! le bar est empli de centaines de tableaux et de dessins, d’un fouillis de textes et d’images diverses.  Je fixe le dessus de la porte et vois quatre tableaux qui se côtoient dans une incroyable diversité : Un Miro, un Dali, Un Chagall et un Coronel.

Convaincu par le mauvais goût des tenanciers, Je ne prête plus attention aux autres tableaux, mais quelque chose me turlupine : Pourquoi ces vulgaires copies d’artistes sont là, mêlées à d’autres tableaux et dessins qui paraissent authentiques? Demandez et l’on vous répondra disent les esprits éclairés, qu’à cela ne tienne…

J’interpelle donc la serveuse et lui demande l’intérêt de l’affichage de ces copies au milieu d’assez belles productions d’art mexicain. Elle me répond interloquée : « péro no son copias, sino originales », et m’indique trois personnes attablées dans un coin du café, parmi lesquels le patron du bar, un ami de Perdo Coronel qui a commencé à rassembler cette formidable collection en l’an de grâce 1974, année faste et fleurie s’il en est.

J’engage la conversation avec lui et vais de surprises en surprises.

Je suis le petit garçon des yeux, sans y prêter plus d’attention quand soudain je me rends compte que ce petit bonhomme qui avance en tenant des deux mais son pauvre pantalon porte dans son dos un tout petit enfant enroulé dans une couverture. Une petite tête brune de jais dépasse de la vielle « sarape » effilée et ballote au gré des pas du garçonnet.

Il porte tout simplement sa petite sœur dans son dos…Une responsabilité bien grande pour un si petit bonhomme qui ne doit peser guère plus de deux fois le poids de sa charge.La petite n’a pas l’air de souffrir de la situation et sa tête endormie dodeline au rythme des pas de son grand petit frère.

A quelques pas de l’ancien couvent des franciscains, un vendeur ambulant est assis sur un seau en plastique. l’homme se frotte vigoureusement le visage avec un torchon, il fait sa toilette…

Au milieu du vacarme et des effluves des véhicules, le vieil homme se pomponne tranquillement, d’un geste saccadé et méthodique, comme si sa vie en dépendait. Il se fait beau, il se fait propre.il se fait beau pour le temps qui passe, beau pour être là, ne rien vendre, beau pour passer inaperçu, beau pour proposer inlassablement aux passants des objets dont personne ne veut, beau pour essuyer les revers de main agacés et les regards détournés des gringos excédés par ces pauvres qui les agressent dans leur tranquillité de passants bien pensants.

Le musée Pedro Coronel est un petit bâtiment sans caractère qui jouxte la cathédrale qui, comme toutes les cathédrales du monde, est en travaux de restauration. On ne s’attend pas, dans ce village de la sierra à voir rassemblées dans un même lieu autant de signatures prestigieuses, Chagall, Miro, Picasso, Dali, Ernst, Cocteau y côtoient des estampes japonaises et des masques Dogons.

Une immersion dans une collection à taille humaine, qui nous fait prendre conscience que l’art n’est pas quelque chose que l’on fractionne ou classifie, que l’on dispose au gré des époques ou des courants, mais plutôt la présence de temps qui se croisent et se défont ; des choses qui éclosent et apparaissent pour dire ou exprimer des émotions. Des œuvres qui nous parlent, nous interpellent, nous heurtent ou se taisent, mais témoignent d’un moment de vie d’une femme ou d’un homme, d’une évolution, d’un surplus ou d’une perte de sentiments, d’un manque ou d’un désespoir. Des faits en quelque sorte…

Le garçonnet se dirige vers la fillette d’une dizaine d’années tout au plus qui attend, près de son panier que l’on veuille bien lui acheter une quelconque babiole. Un étrange trafic s’établit entre eux, et, en fait, ils échangent de l’argent. A y regarder de plus près, ils sont tout simplement frères et sœurs d’infortune. La petite s’est réveillée et tourne vers sa grande sœur une figure poupine ronde de lune. Ses petits yeux bridés vont et viennent, suivent les passants, se perdent au gré des mouvements du petit frère porteur. A les regarder de plus près, il ne fait aucun doute que ces trois là ne partagent pas que la misère, ils sont d’une même famille et partagent sa beauté.

Si la richesse humaine se mesurait à la beauté des personnages, ces trois là n’auraient pas grand souci à se faire, mais les choses ne sont pas aussi simple, et les partages ne sont pas toujours équitables…

A quelques pas de la meson de la conception, sur la plazuela de Garcia, un petit restaurant ne paye pas de mine : « Los dorados de Villa. » Il suffit d’en pousser la porte pour comprendre que l’on est entré ici dans un univers entièrement consacré au héros révolutionnaire.ici, pas de chichis, on annonce la couleur : « La buena cocina no puede prepararse precipitadamente, solo el cuidado y el reposo garantizan su exquisito sabor.« 

Le menu est imprimé dans un journal daté du 23 juillet 1923 déplorant la mort du vaillant révolutionnaire:  » Acribillaron al general Villa. » Le menu est des plus riches et variés, enchilades, sabroas, enfrijoladas, caldillo o chamorro, guacamole y flautas de pavo, sin olvidar las vras carnes enriquesidas de varias salsas de chile, et le temps d’attente une fois la commande passée permet de se plonger dans la lecture de cette sombre journée de Juillet dans calle Juarez de la ville de Parral.

La fillette s’est agenouillée et trace avec une pierre des lignes mystérieuses entre les pavés de la place, toutes les lignes se rejoignent sur le regard métallique de la bouche d’égouts symbolisant une figure aztèque. Les deux enfants s’éloignent et jettent chacun une piécette de monnaie vers la plaque de métal, puis s’avancent et la font évoluer vers le centre.

Ils jouent comme des enfants du monde, avec des pièces d’un peso. Le petit garçon se lève, se baisse et s’agenouille, se relève, relance sa pièce, se baisse à nouveau avec l’agilité d’un félin. Quelle prouesse pour un enfant si lourdement chargé!Au fil des mouvements du grand petit frère, la fillette se trouve ballotée comme un fétu.

Dans la calle sentero, une petite boutique attire l’attention : El rincon Zapatista, petit café militant entièrement dévoué à la cause des « Sans terre » du Chiapas chers à José Bové. On glorifie ici l’action du sub-commandante Marcos et des révolutionnaires Zapatistes. Livres, posters et autres ouvrages et menus objets y sont vendus pour soutenir la cause.
Confortés par cette pause altermondialiste et leur âme rachetée par cette cette obole versée aux révolutionnaires, les gringos ragaillardis se lancent vaillamment vers d’autres aventures tout aussi mercantiles que passionnantes puisque basées sur la consommation de biens à bon marché.

Soudain, le petit frère trébuche et bascule en se relevant, son pantalon descendu trop bas l’a entravé dans son mouvement. La petite figure à face de lune frappe le pavé, mais le petit frère se sentant tomber a pris la précaution de basculer son corps sur le coté pour la protéger. Elle sourit!

Les enfants continuent de jouer avec l’argent. L’argent des autres, l’argent qui ne rentre pas, qui manque à la famille. L’argent qu’ils doivent gagner du fond de leur enfance ; ils jouent et ils sourient comme sourit un enfant qui joue.

La boucle est bouclée. Je me lève, avance vers eux pour les voir de près, les dépasse et avance jusqu’au petit bal improvisé, puis reviens et glisse en souriant une pièce de dix pesos dans la main du garçonnet. Il la ferme précipitamment, surpris et un peu désemparé, tandis que je devine le sourire de sa sœur.

Je pars comme un voleur ; ne pas se retourner, ne pas voir, juste continuer à marcher pour aller plus loin, partir vite pour oublier que la main qui donne est toujours au dessus de la main qui reçoit …

Demain matin, il fera jour à Zacatecas, quelques rares touristes seront là.

De jeunes étudiants se déguiseront en conquistadores ridicules pour leur vendre un circuit dans un autobus panoramique qui crachera sa fumée noire dans les rues de la ville.Une  bien étrange pratique que cette tendance qu’ont souvent certains peuples à mettre en avant la grandeur de ceux qui les ont un jour humiliés.

La saison des pluies ne fait que commencer, elle durera comme une saison de plus, c’est sa nature de saison : apporter de la richesse sur la terre. Pourtant, ici comme dans beaucoup de pays pauvres, chaque perle de pluie profite avant tout aux étrangers.

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