La part du feu

Voir ici les images de l’incendie du souk municipal le 8 juillet 2012

 C’est arrivé un beau jour, on sait pas trop comment. Enfin, un beau jour, peut-être pas….Comment dire à quelqu’un qui a tout perdu que c’est arrivé un beau jour? Non, ce n’était pas un beau jour….On va dire que c’est arrivé un jour.

Oui, c’est bien beau tout ça, mais comment dire à quelqu’un qui a tout perdu que ce jour là était un jour comme un autre, évanoui dans le temps, perdu dans la foret des jours comme un arbre de trop que le vent n’aime plus. On va dire que c’est arrivé sans prévenir et que ça a pris tout le monde de court, comme ça on s’y retrouve et ça suit le cours du jours.

Ça ménage tout puisqu’on sait pas encore ce qui est arrivé et que ça peut encore être une bonne chose à ce stade de l’histoire, il y a bien des bonnes choses qui tombent comme ça, comme la pluie et qui prennent tout le monde de court sans pour autant bouleverser le cours des choses.

Sauf que là, il ne s’agit pas de bonnes choses, et on n’est même pas sur que ce soit arrivé…C’était peut-être la depuis longtemps à couver comme une bête des marais qui veillerait un œuf pourri, enkysté comme la misère, à ramper comme un chancre sur une peau martyrisée en attendant son tour pour apporter un supplément de mauvais dans une histoire qui commence mal.

Ça devait couver depuis des lustres et ça n’a pas fait long feu, enfin façon de parler parce que le feu on sait pas si c’est long ou court, on sait pas si on veut que ça dure, tout ce qu’on sait c’est qu’on veut que ça s’arrête le plus vite possible ; c’est surement pour ça que les hommes ont inventé des cessez-le-feu la bas en Palestine…

C’est parti d’on ne sait où, d’une pauvre petite boutique certainement.

Le feu c’est comme ça, toujours à chercher des histoires aux plus pauvres, comme si les flammes se régalaient à lécher la misère, à prendre vigueur sur les brûlures de la vie…C’est vraiment révoltant de se dire que le feu est l’ami des riches qui se prélassent près de lui en faisant des grillades dans la cheminée alors que, dès que les pauvres veulent l’inviter à tiédir leur pitance de misère, il se faufile partout pour l’avaler.

Le feu c’est comme un chacal, ça rôde autour des miséreux et ça leur fond dessus comme une giboulée du mauvais mois, celui d’après ou elle doit tomber.

C’est tout sécurité, luxe, calme et volupté pour les uns et calamité pour l’autre.

En tout cas, on sait que ça a brûlé fort et pas longtemps, comme ces averses qui fracassent les branches de l’arbre que le grand-père avait planté, si on peut oser la comparaison entre le feu et une averse, ou alors juste quand les deux brisent un rêve et là c’est bien un peu le cas.

A y regarder de plus près, ce feu là a brisé des rêves à n’en plus finir. Surement des rêves d’enfants si on se réfère à cette marotte dérisoire qu’ils ont élevée à l’angle de la placette sinistrée. Affublé d’une casquette à carreaux et deux pantoufles en guise d’oreilles, un guignol d’infortune menace les débris du passé et tout ce qui ne trouve plus sa place sur les gravats carbonisés.

Pas de Gnafron, pas de méchant gendarme à bastonner. Ici les coups de bâton pleuvent sur les souvenirs de la vie qui s’agitait sur cette place.

Guignol bastonne le feu qui a réduit cette ruche au silence, il bastonne les détritus alignés, les escargots calcinés de la boutique du petit cuisinier du coin. Il bastonne la paire de chaussures qui n’a plus qu’une semelle, celle que le cordonnier n’a pas pu achever tant il l’a jetée vite et loin quand le feu a commencé à mordre les planches de sa boutique d’infortune.

Guignol bastonne la barrette à cheveux que la coquette a oubliée en s’enfuyant, les porte manteaux des robes qui ont brûlé, le tournevis, le cadre de landau qui n’a pas fini de se consumer, le plat a tajine à moitié fêlé d’où peut-être tout est parti, le vieux cadre de poste de radio ou la sacoche éventrée.

Il bastonne à tout va cette infortune empilée là à vous foutre le bourdon jusqu’à la fin du jour.

Par terre, tout se mélange, tout fait misère puisque la misère est la chose au monde la plus facile à partager. Là, pas question de lésiner sur le partage, il y en aura pour tout le monde, la misère est parmi les compagnes de l’homme la plus généreuse et la plus inattendue, elle s’ouvre à lui comme une catin lubrique, elle se donne comme un matin qui se lève sur rien puisqu’elle lui a déjà tout pris.

Il y a la un fatras épouvantable que plus personne ne déplace.

Un bazar oublié de tout et de rien où il manque toujours une part de quelque chose qui est partie en fumée.

Du bleu de bâche qui pète sur le gris comme une orange contre un mur, des vieux cartons qui n’ont brulé que d’un coté pour dire d’où venait le peu d’air que le feu laisse à ceux qui le combattent. Une poupée à demi calcinée sur le sol et une vieille ardoise posée là comme une plume d’oiseau blessé tombée d’on ne sait où se côtoient sur les gravats pour rappeler la part d’enfance caramélisée sur les rires d’autrefois.

Ironie des jours ou vengeance du temps qui passe et pèse sur les lieux, un carton de pendule est posé au milieu de nulle part. Il incruste sur ces ruines de la vie partie en fumée une heure de jour, une heure de matin.

La pendule est là tel un spectre de Baudelaire, les aiguilles écartées en dix heures dix, comme un homme en colère qui lèverait les bras vers le ciel pour jeter des pierres à dieu qui a laissé faire le feu sans rien faire.

Un siège trône sur ce capharnaüm, un siège tournant comme un fauteuil de barbier qui n’a plus rien à faire.

Un jeune homme est assis dessus et fait des quart de tour, il regarde le désastre, règne dessus comme comme un Caton qui contemplerait les ruines de Carthage avant de les arroser du sel qui parachève l’accomplissement de l’œuvre.

Ici il n’y a plus rien, il n’y avait rien à détruire et pourtant c’est venu, il y avait juste un souk, du monde et de la vie, des gens qui se levaient le matin pour faire le mieux qu’il y avait affaire. Maintenant, il n’y a que les restes d’un feu qui est venu de nulle part pour amener à rien.

A l’angle de la place, un vieil homme s’assoupit doucement dans la chaleur du matin qui monte.

Sa carriole rafistolée abrite l’atelier de plastification des papiers qui l’a fait vivre jusqu’à ce jour.

C’est tout ce qu’il lui reste, Il ne partira pas, il est toujours là, comme un allumeur de réverbère qui, en attendant des temps meilleurs, se rappelle de ce matin où il s’était assoupi jusqu’au moment où une onde de frayeur a secoué les toiles poussiéreuses des échoppes du marché.

L’homme s’est endormi, a oublié pour un temps le mauvais matin où tout est arrivé. Il rêve.

La place du souk tintinnabule de rires d’enfants, bourdonne de palabres interminables, carillonne des monnaies qui dansent dans les mains des marchands qui sourient en se frottant le ventre, crisse du tissus des haïks des femmes qui frôlent son affaire…Il fait beau, il fait chaud, les épices s’évaporent dans l’air comme des offrandes, s’étirent entre les étals et les colorent de lumière et de miel .

Bientôt, si dieu le veut, la pluie viendra porter son lot de richesses à cette terre tant aimée.

Inchallah. Tout est pour le mieux sur la place du marché.

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