Le serpent volant de Chaumazelle

   serpent ou dirigeable? Adolescent, j’avais une passion pour la spéléologie et la minéralogie, et j’avais souvent entendu dire qu’autrefois, une météorite en fusion était tombée à l’est du village d’Auxillac, vers Marijoulet et Chamazelle.

J’entrepris donc une tournée des habitants les plus âgés du village pour localiser de manière plus précise le lieu ou avait bien pu se produire cette chute, et je dois reconnaître les réponses obtenues n’étaient pas des plus satisfaisantes. Je décidais donc d’interroger ma grand-mère sur cette aventure, et sa réponse fut des plus rapides et alarmantes : « Il ne faut pas aller la haut, cet endroit est dangereux, il y a un serpent volant qui en est sorti, et on dit qu’il en ressortira dans cent ans, je ne veux pas que tu ailles la haut ». Et elle commença à me raconter une histoire aussi étrange qu’authentique puisqu’elle avait vu le monstre de ses propres yeux.

Le faucheurNous sommes en été 1912, un été comme les autres à Auxillac. Dès six heures du matin, à la fraiche, les faucheurs ont envahi les prés qui bordent le Chardonnet. Ils connaissent bien le meilleur moment pour entamer l’ouvrage : « Moissonneurs, mettez-vous à l’ouvrage quand l’alouette s’éveille, et finissez quand elle dort » .

Le dicton vaut aussi pour les foins, et il y en aura à profusion cette année, même si on dit « Année de foin, année de rien, peu importe, il sera mieux à la grange que par les prés » .

Les bouteilles de vin sont au frais dans le Rounel, et les faucheurs chantent pour se donner du courage. « J’ai deux grands bœufs dans mon étable, deux grands bœufs blancs marqués de roux ; la charrue est en bois d’érable, l’aiguillon en branche de houx » .

Leur chanson est bonne à entendre, rassurante, elle a quelque chose d’apaisant, elle résonne dans le village comme une promesse. Ce n’est pas rien en cette année 1912 où on n’est pas franchement au mieux avec les allemands qui devront bien un jour ou l’autre rendre l’Alsace et la Lorraine. Mais en attendant, les hommes chantent des chants de paix, des chants d’hommes qui vont au champ, et ça, ça vous mène du bien-être.

Les hommes avancent en rang, décalés, ils daillent le petit « penjarel » du pré à grand coups de faux, d’un geste ample, à la fois souple et précis, ponctué de « han! » et de « Rhan! ». On dirait qu’ils dansent avec un bâton. Derrière eux, l’herbe couchée achève de tomber et commence à sentir bon le foin qui va se faire.

Taper la dailleC’est l’heure d’aiguiser la faux, de lui redonner du fil, la pause rituelle et utile. Les feignes, les taupinières et les cailloux ont fatigué les lames ; on s’assoit en rond et on se met à l’œuvre.

Les hommes ont leur biot empli d’eau dans lequel la cout attend son temps de se frotter au métal émoussé. En attendant, ils ont fiché dans le sol leur enclume portable ; une fleur de métal polie par le temps, solidement plantée dans l’herbe. Les coups sont secs et précis, on entend leur écho jusqu’en haut en haut du Catelmas.

On promène la cout sur le fil, et va, et vient, on la jauge du plein du pouce : Ça fera ! Les hommes boivent à la bouteille de belles gorgées de vin de la vigne. Ça vaut peut-être pas du vin de messe, mais on n’en connaît pas d’autre que celui là ou celui qu’on buvait au régiment, alors c’est du bon vin puisqu’il vient d’ici, et avec tous ces efforts, il fortifie et donne du cœur à l’ouvrage.

Les enfants sont là, un peu désœuvrés, il n’y a pas grand choses à faire à cette heure-ci…et puis, ils aiment bien ces pauses que font les grands, ce moment ou se mêlent odeurs et parfums du labeur : la transpiration des faucheurs, les chemises de flanelle, les pantalons de velours cotés, les fleurs sucrées de la luzerne et l’odeur du sainfoin. C’est bon comme les moments magiques où il n’y qu’à regarder et écouter.

Les hommes reprennent leur labeur, le soleil continue sa course, les enfants vont aider les femmes préparer le repas de midi. Le temps passe et l’herbe se couche, le soleil et la brise libèrent son parfum qui envahit la combe, saute le ruisseau et va jusqu’au chemin. « Boun diou que ça sent bon le foin » se régale le papet qui porte une gourde de vin aux faucheurs, une gourde en peau de chèvre que son petit-fils lui a rapporté des trois jours et qui lui sert aussi pour la chasse. Le vin est un peu ispre, mais il est offert de bon cœur et sans façons.

Le repas des Moissonneurs (Juilen Dupré )Le clocher sonne midi, l’angélus, les hommes s’arrêtent et se tournent vers le pas du Pradet, les femmes et les enfants qui apportaient le casse-croûte du midi s’arrêtent et se signent, font leur petite prière et viennent porter les paniers aux hommes qui font leurs mécréants pour se rendre intéressants. On déplie la nappe de coton sous le gros noyer, on dit le bénédicité et on passe aux choses sérieuses.

Saucisson, civet de lapin, pommes de terre au lard et du fromage de brebis, que du bon…Les femmes  coupent de grandes tranches du pain cuit avant hier au four d’en bas et y font de belles tartines de pâté pour les enfants en les priant d’aller les manger la bas sous le pommier où ils seront tranquilles.

On mange, on parle, on blague, on badine, on critique, on craint, on déplore selon qui donne élan aux débats. On ne fait qu’une bouchée du civet dont on pompe la sauce avec des gros morceaux de mie de pain, on expédie les pommes de terre au lard en les arrosant de bonnes « gargaillades » de vin rouge.

On s’échange les dernières nouvelles qu’on tient de l’instituteur qui est abonné au journal. Les sujets ne manquent pas, « ce monsieur Caillaux qui a du démissionner était trop tendre avec les allemands » , « le fameux Bonnot et sa bande qui ont été arrêtés, ils auront assez fait courir les gendarmes ceux-là »  , « et le fameux Poincarré, qu’est-ce qu’il va nous faire, pas mieux que les autres » … « Ce gros bateau qui a coulé, le Titanic, il paraît qu’ils chantaient le je crois en toi mon dieu » .

Le temps passe, les femmes plient les nappes et remballent le repas. Un peu « sadouls », les hommes s’apprêtent à faire un brin de sieste, les enfants jouent avec des bâtons près du ruisseau… C’est alors que, selon le récit qu’en faisait ma grand-mère, tout a basculé.

« Tout a commencé par un énorme bruit, comme cinquante essaims d’abeilles qui auraient volé en même temps. Un bruit terrible qui venait de derrière les peupliers qui montent en enfilade le long du ruisseau de Chaumazelle. On a vu sortir un grand serpent, il venait du versant Nord du Valat de Marijoulet, il a traversé toute la vallée pour aller de l’autre coté, à Rochalte ».

« Il était énorme, il avançait tranquillement, tout le monde l’a vu. Il brillait comme de l’argent, c’était quelque chose de diabolique. Nous, on s’est cachés tellement on avait peur. En tout cas, personne n’est jamais allé la haut pour voir d’où il était sorti, alors qu’est-ce que vous vous croyez vous d’aller la haut pour vous faire attraper  » .

Grandir, c’est désobéir à sa grand-mère, et nous avons désobéi. Nous sommes quand même allés à l’endroit d’où était sorti le serpent, et nous n’avons rien vu, si ce n’est quelques morceaux de roches qui avaient jadis fondu, et qui pourraient être des éclats de la fameuse météorite. Ma grand-mère m’a recommandé de jeter ça au feu, que ça valait rien de bon.

Le monoplan TubavionEn regardant de plus près ce qui a bien pu se passer dans les airs en 1912, on s’aperçoit que cette année là le premier avion entièrement construit en métal, un monoplan Tubavion piloté par les français Ponche et Primard, effectue son premier vol.

De nombreux Zeppelins et autres aéronefs sillonnent le ciel d’Europe, mais jusqu’à ce jour, aucun n’était, semble t-il, venu jusqu’à Auxillac.

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