Shalom Jérusalem

Il est bientôt trois heures ce vendredi dans la ville trois fois sainte. Trois heures, à l’angle de la Via Dolorosa et la rue El Wad.

Trois, le nombre de la trinité et de l’équilibre. Sur le petit trottoir qui jouxte la via, un  marchand de jus de fruits a installé trois  tables de fortune  pour accueillir les touristes assoiffés.

C’est ici, dans quelques minutes, que va se dérouler l’un des spectacles les plus étonnants qu’il soit donné de voir à un pèlerin de peu de foi.

Samir habite près de la porte d’Hérode, le père Francis au couvent Ecce homo, Ariel à Mea Shearim, Manolis passe ses journées dans le Saint Sépulcre dont il est un des gardiens, et Fadil, le petit palestinien, gagne sa vie dans la rue en portant sur sa tête une panière de pain. Ils ne se connaissent pas tous, n’ont pas besoin de se connaître et pourtant vont partager sans le vouloir l’heure qui vient.

C’est le miracle du vendredi.

Enfant, dans son village de Provence, le père Francis aimait voyager par la pensée avant de se mettre en route, pour bien être sur le bon endroit, tout voir, tout entendre, faire le chemin avant de le prendre. Combien de fois à t-il fait dans sa tête la route des parfums du lendemain avec le troupeau du grand père, tous les sens en éveil pour ne rien perdre de l’odeur de la laine, du bruissement régulier du pantalon de velours du papé, du parfum des romarins et des caprices des sonnailles au gré des pas et des arrêts gourmands des brebis du troupeau.

Hier, comme tous les jeudis, le padre est allé se recueillir au jardin des oliviers. Dans sa tête, une chanson qu’il chantait sur les bancs du petit séminaire « Oh Getsemani, la lune danse dans les arbres , le vieux pressoir est plein de fruits. » Impossible de sortir de là sans penser à cette dernière nuit d’un condamné, cette solitude au milieu des hommes endormis « Simon, tu dors? alors, vous n’avez même pas pu veiller une heure avec moi »

Il est tard, les ombres s’étirent, le père Francis redescend vers la ville, se signe en passant près du tombeau de la vierge, franchit le pont sur le Cédron, et s’arrête pensif sous la porte des lions.

Demain, il partira de là, tour près, du monastère de la flagellation, la première station de ce chemin qui finira la haut, au sommet de la via Dolorosa. « Alors Pilate prit Jésus, et le fit battre de verges » Il fait nuit maintenant sur le Via Dolorosa, le père Francis se dirige lentement vers la lourde porte du couvent des filles de Sion.

La nuit se pose comme un suaire sur les toits de Jérusalem, tout près, dans l’école coranique, à un saut de tourterelle de sa fenêtre, le muezzin s’apprête à lancer l’appel à la prière du vendredi.

Le père Francis chemine dans sa tête les stations du lendemain, il sait que deux étages au dessous de son lit se trouve le lithostrotos et ces pavés ou les soldats jouaient aux dés la tunique du supplicié. « Pilate, ayant entendu ces paroles, s’assit sur son tribunal, au lieu appelé Lithostrotos, et il le leur livra pour être crucifié » . On voit encore les traces du jeu sur le sol et la lettre b, et le père Francis sait que c’est ici que les soldats ont tressé la couronne d’épines.

Fadil a grandi ici, si tant est qu’un enfant puisse grandir dans une ville où il ne sera jamais le bienvenu. Grandir ici, pour la plupart des enfants de son age, c’est apprendre à jeter des pierres, c’est se faire une obligation de mal politesse pour déranger les processions. Ses parents vivent près de la porte des Immondices, sa mère fait quelques trop maigres heures de ménage dans une blanchisserie, son père porte des seaux de ciment la bas, près de Bethléem, pour construire le mur qui enferme ses frères.

Fadil emprunte plusieurs fois par jour la Via Dolorosa avec sa panière de pain sur la tête, mais ce qu’il aime avant tout dans ce travail, c’est de descendre la Via à contresens pendant la procession des franciscains.

Samir est un bon musulman, qui ne manquerait pour rien au monde la prière du vendredi : « Celui qui, le vendredi, récite la sourate de la Caverne, Dieu projettera en lui la lumière et lui pardonnera ses fautes de ce vendredi à l’autre » . Lavé, vêtu de ses plus beaux habits et parfumé, il revient de la mosquée El Aqsa où l’Imam lui a rappelé les recommandations d’Allah.

Apaisé, il remonte vers la porte d’Hérode en croisant la Via Dolorosa. Allah est grand et dans sa bienveillance le soutient dans les épreuves du quotidien. Tout à l’heure, l’Imam a rappelé aux fidèles que la pauvreté est une vertu essentielle de l’Islam. Samir longe le trottoir, son regard s’attarde sur cette vielle femme assise à coté d’un panier empli de sa maigre récolte. Trois courgettes qu’elle essaye de vendre depuis le matin sur ce trottoir crasseux de sueur et de poussière.

Son regard est usé, comme celui d’une femme qui vient de perdre sa journée, son visage creusé par la faim et la misère est aussi desséché que les berges du Cédron.

« Allah n’a pas voulu cela » pense Samir en continuant sa route. En haut des escaliers, une fillette en jupe gitane regarde la longue procession du retour de la mosquée. Ses grands yeux noirs essayent de voir loin plus loin que le loin de la rue la bas, plus loin que la pauvreté qu’elle a pour avenir. De temps en temps, elle chasse du revers du bras une mèche de cheveux châtains qui trouble son regard, puis observe à nouveau ces hommes et ces femmes qui marchent côte à côte sans pour autant se parler, le cœur ensoleillé par les mots du prophète.

Les clefs de la Basilique du Saint sépulcre restent confiées à deux familles musulmanes , les Judeh et les Nusibeh. C’est pourquoi les portes sont fermées de l’extérieur.

Manolis sait que c’est le prix à payer pour avoir la paix entre les communautés, mais il fait partie des rares moines à dormir dans la basilique, enfermé de l’extérieur tous les soirs.

Dans le partage des richesses générées par celui qui avait choisi la pauvreté, les orthodoxes ont obtenu la garde de ce lieu saint parmi les saints, et comme ses frères, Manolis n’hésiterait pas à faire le coup de poing contre qui lui nierait ce droit.

Manolis vit au milieu des trois dernières étapes de ce chemin de souffrance. C’est ici, au Golgotha, qu’un supplicié a pardonné à ses bourreaux, qu’il a tendu la main à un larron, c’est ici qu’une mère a recueilli le corps meurtri de son fils, c’est ici que Marie-Madeleine a vu que la pierre du tombeau avait été ôtée. Ici, « Tout est consommé. »

Ariel quitte son quartier de Mea Sharim pour se rendre au mur, il passe sous la porte de Damas et descend l’avenue El Wadd pour se rendre à la porte de la chaine. Ce soir, dix-huit minutes exactement avant le coucher du soleil commencera pour lui le temps du repos sacré qui ne prendra fin que le samedi matin après l’apparition des trois premières étoiles.

« Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes »

Ariel ne travaille pas, il étudie les écritures et vit dans l’austérité d’un quartier ou est banni tout symbole de la modernité. Ici les femmes ont pour mission de faire des enfants pour peupler Israël et freiner la surpopulation musulmane. Elles vivent dans des conditions d’hygiène précaire, portent de lourds vêtements de laine quelle que soit la saison, et ils est difficile d’apercevoir une parcelle de leur peau.

Coiffé de son « schtreimel » , Ariel marche vite et fait tressauter les deux « peots » (nattes) qui pendent sur ses oreilles – c’est ainsi que la Torah recommande de différencier les croyants des mécréants. Il n’aime pas particulièrement descendre cette rue bordée d’étalages et de souks débordants de gens qui ne l’aiment pas.

Il va juste droit devant, sans dévier son regard ; au service exclusif de Dieu et d’Israël ;  se retourne quelque fois, comme pour vérifier s’il n’est pas suivi, puis reprend son pas saccadé vers le mur occidental.

C’est à peine s’il voit cette vieille femme dans la vieille rue de la vieille ville, assise à coté de son panier presque vide, les mains fripées de misère et le cœur plein de rancœurs… Il est maintenant trois heures, la Via Dolorosa bruisse de pèlerins.

Le père Francis commence le long chemin qui mène vers le Golgotha. “Ce sont nos souffrances, nos douleurs et nos faiblesses qu’il portait sur ses épaules” se dit-il en se chargeant de la croix qu’il portera tout au long du chemin. Des douleurs, des souffrances, les murs de Jérusalem en sont emplis. Les murs bruissent, gémissent, transpirent et pleurent des larmes du sang de milliers d’âmes sacrifiés dans une lutte au nom de Dieu.

station1Voila la troisième station, le première chute. Cette fois, les anges ne sont pas venus ôter les pierres du chemin du Nazorite…Trois ans plus tôt , il empruntait la même rue juché sur un âne marchant  sur un tapis de palmes et de lauriers… Combien d’hommes sont tombés sous le poids du malheur, de la souffrance, de la misère de cette rue, puis se sont relevés parce qu’il fallait malgré tout avancer? Combien de femmes enlevées, battues, humiliées, violées ou lapidés au nom d’une vertu décrétée par la mauvaise foi des hommes? Et Marie-Madeleine? N’est-elle pas tombée elle aussi?

Le père Francis se souvient de cette phrase de Victor Hugo  « Oh, n’insultez jamais une femme qui tombe…Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe... » Et pourtant les femmes tombent, tombent amoureuses, puis tombent enceintes, mais pourquoi dit-on qu’une femme tombe quand elle trouve l’amour ou va donner la vie? Ou est la chûte?

Voila la quatrième station « Or près de la croix de Jésus se tenait sa mère, avec la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. » Jésus rencontre sa mère, le père Francis pense à la sienne qui repose la bas, à Manosque…  « Et Marie Madeleine, qui était-elle vraiment? Elle était là, elle est restée jusqu’au bout en prenant tous les risques, elle savait tout de lui, lui avait tout donné, elle l’aimait …Je crois que Jésus l’aimait parce qu’elle était la vie « 

Perdu dans ses pensés, meurtri par le bois de la croix, le père Francis n’a pas vu cette vielle femme assise près d’un panier usé, le désespoir dans ses yeux, le poids de son age. Marie-Madeleine a toujours été jeune et belle… Il n’a pas vu non plus Samir qui revenait de la mosquée, Ariel qui descendait vers le mur, le petit marchand de jus de fruits sur le pas de sa porte, le regard malicieux de Fadil qui montait s’embusquer près de la huitième station.

Il n’a rien vu de tout cela, juste le visage invisible de Marie-Madeleine, celui de Marie, sa grand-mère qui lui racontait le soir l’histoire des deux larrons…

Le père Francis arrive au carrefour des deux voies. « Comme ils emmenaient Jésus, ils mirent la main sur un certain Simon de Cyrène qui revenait des champs, ils le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus » .

Qui étais-tu Simon? Pourquoi t’avoir mêlé à cette histoire? D’où venais-tu? On dit que ta peau était noire.

A t-il dit quelque chose? Avait-il peur comme on le dit? As-tu vu Marie-Madeleine? Était-elle aussi belle qu’on le dit? Lui a t-elle parlé? Cheminait-elle près de vous? On dit que ses cheveux étaient de la couleur des blés. Dis moi tout du visage d’une femme dont on va tuer l’amour.

Deux palestiniens vendent des pommes de terre à l’angle de la via en s’abritant des rayons du soleil, ils reviennent des champs, comme toi autrefois quand les soldats t’ont forcé à partager le fardeau de la croix.

La vie continue à Jérusalem, des hommes et des femmes vont et viennent, on les prend, on les pousse, on les retient, on les fouille, on les humilie, on leur retire leurs papiers…

Voila la sixième station, tout près de la vieille femme et son panier de légumes. Le père Francis se souvient de cette femme qu’il n’a jamais vue, qui traverse la foule ; rayon de soleil au milieu des insultes et des crachats. Elle n’a pas peur des soldats et brave fièrement leur interdiction, un tissu à la main.

Véronique n’a rien à perdre, juste une pièce de tissu et de l’amour à donner, elle essuie la face du condamné. Dans la tête du père, une chanson de Brassens revient en boucle…

A l’angle de la rue Khan El Zein, la croix se fait de plus en plus pesante et la route s’élève de façon abrupte, le supplicié trébuche et tombe à terre pour la deuxième fois.Il fait chaud, la croix du père Francis devient de plus en plus lourde, la voie s’élève, il faut zigzaguer entre les étalages des boutiques, le fatras de la rue et la vie qui continue.

Fadil sait que le moment est venu de s’amuser avec tous ces chrétiens du vendredi. Son panier sur la tête, il fend la foule à contresens en chantant à tue tête une comptine d’autrefois. Les pèlerins le frappent à coup de casquette ou d’éventails, les franciscains qui n’en sont pas à leur première incartade avec lui le traitent de mécréant et l’envoient au diable en souriant.

C’est leur Fadil, il est à eux, c’est leur rendez-vous du vendredi… « sans lui, il manquerait quelque chose au chemin de croix » s’amuse un moine en lui donnant une tape sur l’épaule avant de continuer son saint homme de chemin.

La procession continue au milieu des boutiques, des stands, des cris des petits palestiniens qui comme Fadil s’amusent à la perturber. Le père Francis se prépare à recevoir quelques quolibets à la huitième station ; celle des femmes pieuses. « O filles d’Israël, ne pleurez point sur ma souffrance; sur vous de l’Eternel implorez plutôt la clémence, afin qu’au bienheureux séjour Il daigne vous admettre un jour. Ah! faites pénitence pour gagner son amour.« 

La huitième station est en haut d’une ruelle où sont installés un marchand de soutien gorges et un vendeur de montres. Des soutien gorges multicolores soigneusement alignés, et les petits palestiniens qui rient aux éclats en les montrant au porteurs de la croix. «  Lui aussi a souffert des moqueries de la foule, des coups qu’on lui donnait, des crachats et des injures ».

C’est la fin, la neuvième station, la troisième chute d’un homme au bout de ses forces, au bout de son supplice. C’est la fin de la route de douleur, l’arrivée au calvaire sous les cris et les huées. Voila le Golgotha, le père Francis dépose la croix, le reste s’est passé ici il y a deux mille ans…

Il redescend la via, maintenant Ariel est arrivé au mur, Fadil a livré sa panière, Samir rentre chez lui jusqu’à la dernière prière de la nuit, Manolis observe les pèlerins qui se recueillent sur le sépulcre.

La bas, à l’angle de la Via Dolorosa, la vieille femme lève péniblement son vieux corps fatigué et remballe sa misère. Dans quelques heures, le mur bruissera comme une ruche, c’est le temps du shabbat.

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