Il est trois heures à Cordoba

Il est trois heures de l’après-midi dans la rue cordobèse écrasée de soleil.

Trois heures ou un peu plus ou moins, et d’ailleurs qu’importe l’heure ; il fait chaud comme à Cordoba à las tres de la tarde.Ici, le soleil ne brille pas, n’éclaire pas, ne chauffe pas : Il tombe en morceaux dans les rues, les parcourt à la vitesse de la lumière et les transforme d’un seul coup de soleil en  fournaise. Ici le soleil cogne, tasse, écrase, envahit, s’étire dans la cuvette infernale, brûle les pavés, résonne sur les murs comme des coups de marteau sur l’enclume du temps. Un temps à séparer ceux qui s’enlacent, à faire fondre les promesses, un temps  à ne pas mettre des amoureux dehors.

Ils marchent dans la rue Isabel, droit devant, en suivant la ligne imaginaire qui prolonge vers l’orient une enfilade de scooters.

Elle lui  dit « Il faut que je te dise quelque chose » , il lui  dit « Quoi? » , mais elle tarde à dire cette chose qu’elle a du mal à dire, cette chose qui lui serre le ventre, juste là où les enfants ont mal quand ils ne savent pas trop le pourquoi des choses ou le cours de la journée à venir.

Elle lui dit « j‘ai essayé de te le dire l’autre matin au téléphone, mais j’ai pas pu » . Il lui dit, « mais pourquoi tu m’a rien dit? j’ai bien senti que quelque chose allait pas, mais je savais pas quoi » 

Elle dit « Il faut que je te le dise, c’est pas cool pour toi, mais je dois te le dire, j’aimerais mieux te l’écrire » et elle se tait.Ils marchent dans la rue des ocres qui chantent sous les assauts du soleil andalous.

La rue, les scooters, le temps qu’il fait, les grilles aux fenêtres, l’enseigne de la coiffeuse, les fils, la porte, les boutiques et ce qu’il lui reste à entendre qui va surement le blesser puisqu’elle a dit que ce qu’elle avait à dire n’était pas facile à dire, et donc difficile à entendre.

Il se dit qu’il n’a peut-être pas fait ce qu’il fallait, qu’il aurait pas du la laisser seule la semaine passée, ou la semaine d’avant, enfin…la semaine ou le mauvais jour où c’est arrivé ce qu’elle doit lui dire. Il se dit qu’il ne l’a pas rassurée, il se dit qu’il n’a pas du l’aimer comme il fallait, il se dit des choses, dans sa tête, vite ; des choses qui s’empilent comme les pavés polis par le temps de la calle Isabel.

Il entend des voix qui résonnent maintenant dans sa mémoire et sur les murs brûlants, des voix qu’il ne voulait pas entendre,  ces voix qui lui disaient qu’elle aimait d’autres hommes. Des voix qui tapent dans sa tête et lui serrent les tempes comme un fièvre subite  qui lui tombe sur le dos en plein été alors qu’il rêve d’ombres bienveillantes, de fraicheur et de tendresses échangées.

Il se dit que tout est compliqué, que ce qu’elle va lui dira va lui faire mal, qu’il ne sait pas ce que ça va changer, qu’il a maintenant mal au ventre, comme quand il était petit et qu’il fallait aller chez le dentiste. Il se dit qu’il faut vite qu’il ait mal par avance, comme ça, ça fera moins mal quand ça arrivera. Il se dit qu’elle va lui dire ce qu’il avait pressenti l’autre nuit, quand il s’est réveillé en sursaut sur le coup des quatre heures en criant son prénom, par ce qu’il la voyait se blottir dans les bras d’un autre homme et se donner à lui.

Il s’était dit que ça devait arriver, et que c’était arrivé, qu’il n’avait plus sommeil ; et il était parti marcher dans cette rue d’avant le jour, en se répétant en boucle que ce n’était qu’un mauvais rêve, qu’il se faisait des idées, et que quoi qu’il en soit il ne  voulait pas la perdre.Il lui  dit « c’est ça, c’est à cause l’autre nuit? »

Elle lui dit « Tu le savais? Il fallait que je te le dise. C’est ta faute, faut pas me laisser, quand tu es pas là, je fais des bettises »

Il ne dit plus rien dit, elle non plus. Ils savent tous les deux qu’ils ne veulent plus jamais pleurer pour un homme ou une femme, et ils le font  pourtant, en silence, chacun de leur coté.

Ils se taisent ensemble,  ne veulent  plus rien entendre, juste oublier, faire dissiper le brouillard d’une nuit sans éclat, une de ces nuits où les voyageurs mal préparés s’égarent dans les sentiers qui griffent les cœurs et usent les esprits.

Ne plus penser, ne plus rien dire, arriver au bout de  cette rue qui les engloutit doucement en faisant en plein jour  la nuit et le beau temps sur le chemin de  leurs amours.

Comments are closed.