{"id":111,"date":"2013-02-23T19:06:34","date_gmt":"2013-02-23T18:06:34","guid":{"rendered":"http:\/\/vivreetecrire.fr\/var\/www\/vhosts\/vivreetecrire.frhttpdocs\/wp\/wordpress\/?p=111"},"modified":"2021-07-13T07:53:27","modified_gmt":"2021-07-13T06:53:27","slug":"la-chevre-blanche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/?p=111","title":{"rendered":"La ch\u00e8vre blanche"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" style=\"margin: 3px;\" title=\"La cabra blanca\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/08\/blanche.jpg\" alt=\"blanche\" width=\"200\" height=\"135\" \/> Il y a toujours deux chemins pour se rendre d&rsquo;un lieu \u00e0 l&rsquo;autre. Celui de l&rsquo;aller et celui du retour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel que soit le voyage que l&rsquo;on ait fait ou la personne que l&rsquo;on soit all\u00e9e rencontrer, notre voyage change de sens tout naturellement, mais ici le sens du mot change puisqu&rsquo;il peut aussi bien indiquer une direction qu&rsquo;un ressenti.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;histoire de la ch\u00e8vre blanche du chemin vieux est \u00e0 ce titre assez \u00e9difiante, mais avant d&rsquo;aller plus loin dans ce voyage de l&rsquo;imaginaire, faisons un court instant le trajet sur ce vieux chemin, aujourd&rsquo;hui fort abim\u00e9 d&rsquo;ailleurs, qui relie Le Paven \u00e0 Correjac.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9passons la maison blanche ou jadis, dit-on, des soldats russes trouv\u00e8rent refuge. On ne sait pas d&rsquo;ailleurs \u00e0 quelle \u00e9poque. C&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre suite \u00e0 la r\u00e9volution d&rsquo;octobre 17 puisque la personne de qui je tiens la l\u00e9gende de la ch\u00e8vre blanche avait 15 ans \u00e0 cette \u00e9poque. Mais c&rsquo;\u00e9tait aussi peut-\u00eatre apr\u00e8s l&rsquo;op\u00e9ration Barbarossa en 1941&#8230;Peu importe, il se peut d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;aucun russe ne soit jamais venu ici, il s&rsquo;agissait peut-\u00eatre de polonais, tout ce que l&rsquo;on sait, c&rsquo;est qu&rsquo;ils aimaient boire et tenaient parfaitement leur r\u00f4le d&rsquo;\u00e9trangers : on avait peur d&rsquo;eux parce qu&rsquo;on ne voulait pas les conna\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-818\" style=\"margin: 3px;\" title=\"La Chazelle du Cahussinel\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/08\/cabanon.jpg\" alt=\"cabanon\" width=\"250\" height=\"168\" \/>D\u00e9passons \u00ab\u00a0<em>les tiouli\u00e8res <\/em>\u00a0\u00bb , ces champs en forme de balcons qui surplombent le petit hameau du Paven, et continuons le chemin que bordent au Nord et au Sud les p\u00e2tures entour\u00e9es de murailles calcaires. Un univers \u00e0 la dimension de la grandeur des femmes et des hommes qui l&rsquo;habitaient jadis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les murailles sont gigantesques, \u00e9paisses, arrondies, leurs formes sont sensuelles. Pas \u00e0 pas, des femmes et des hommes ont arpent\u00e9 ces p\u00e2tures de mis\u00e8re, glan\u00e9 la pierre pour grappiller quelques pousses d&rsquo;herbe pour leurs troupeaux. Ils ont ici construit de v\u00e9ritables cath\u00e9drales de calcaire, des sanctuaires de pierres ; de tels murs n&rsquo;ont pas pu \u00eatre faits pour \u00e9loigner les hommes, diviser leurs terres ou marquer leurs diff\u00e9rences. Ces murs sont faits pour rassembler, rapprocher. Leur rondeur et leur hauteur font d&rsquo;eux des forteresses bienveillantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au hasard de l&rsquo;inspiration du premier b\u00e2tisseur, une cabane s&rsquo;enfonce dans les entrailles du mur, abri temporaire d&rsquo;un berger surpris par la pluie, havre o\u00f9 l&rsquo;adolescent \u00e9panche son mal \u00eatre ou refuge secret o\u00f9 les jeunes amoureux vivent leurs premiers \u00e9mois. La cabane est l\u00e0, secr\u00e8te, muette comme ses pierres, feutr\u00e9e comme les murmure qui ont empli jadis ses murs, moite comme un d\u00e9sir qui trouble l&rsquo;innocence, parfum\u00e9e comme la terre forte et rouge de son sol.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-873 alignright\" style=\"margin: 3px;\" title=\"Le chemin vieux\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/08\/chemin.jpg\" alt=\"chemin\" width=\"200\" height=\"152\" \/>Au p\u00e8le m\u00eale des p\u00e2ture, des clapas de tailles diverses se dispersent sur le sol, derni\u00e8res pierres glan\u00e9es que les b\u00e2tisseurs fatigu\u00e9s n&rsquo;ont pas pu hisser sur le haut du mur?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pierres orphelines revenues \u00e0 la surface par le simple fait de la rotation de la terre et que les bergers ont rang\u00e9es en de multiples petits tas pour lib\u00e9rer quelques pousses d&rsquo;herbe?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces clapas prennent parfois la nuit des formes effrayantes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hasard des murs, harmonie avec le terrain? A mi chemin entre La Paven et Correjac, le chemin s&rsquo;incurve et les murailles qui le bordent cot\u00e9 sud se font plus \u00e9paisses. De gigantesques ouvertures s&rsquo;enfoncent vers les p\u00e2tures pentues ou dansent les ombres de pierre et de bartas chahut\u00e9es par les nuages qui \u00e9tirent ou effacent les reflets pales du clair de lune. Tout est pr\u00eat pour la grande peur&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-878\" style=\"margin: 3px;\" title=\"L'homme qui marche\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/08\/vieux2.jpg\" alt=\"vieux\" width=\"187\" height=\"250\" \/>Un homme marche, pensif et titubant, ivre de vin et de mal \u00eatre. Il est tard, tr\u00e8s tard. La haut, sous la voute, la lune poursuit son voyage de la nuit. La lune est pleine comme un f\u00fbt, pleine comme un mercredi. \u00ab\u00a0S<em>alet\u00e9 de Lune mecrud<\/em>e\u00a0\u00bb se dit l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a toujours entendu dire que la lune du mercredi ne valait rien, mais ce soir, il m\u00e9lange un peu tout, comme tout les soirs d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir l&rsquo;homme pense \u00e0 sa propri\u00e9t\u00e9, au travail \u00e0 faire et qu&rsquo;il ne fait pas, \u00e0 ce b\u0153uf que le joug esquinte, \u00e0 sa femme qui est plus savante que lui et qui va encore lui faire des reproches, \u00e0 ce bouc qu&rsquo;il va falloir acheter parce que l&rsquo;autre est trop vieux, aux patates qui font pas, \u00e0 ce vent qui s\u00e8che tout, au vin qui br\u00fble l&rsquo;estomac depuis que le patron du bistrot a chang\u00e9 de fournisseur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e7a, c&rsquo;est la faute \u00e0 la lune : \u00ab\u00a0<em>Luna mecrude, fenna barbuda, cada cent ans ni a prou am una\u00a0\u00bb<\/em>. C&rsquo;est son grand-p\u00e8re qui disait \u00e7a, le papet qui avait fait la guerre la bas, \u00e0 l&rsquo;est. Le mercredi et la lune ne vont pas ensemble, comme la femme et la barbe ou la mousse et le pr\u00e9, aucun n&rsquo;apportent gros revenus. Mais ce soir, la lune est plus pleine que nouvelle alors que valent ces contes d&rsquo;autrefois?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir, la lune mange les pierres. Ce soir la lune est ronde comme une poup\u00e9e russe, et gourmande comme une mine. Elle l\u00e8che les pierres des murailles comme des \u00eeles de caramels flottant sur une cr\u00e8me anglaise, avale toutes crues les dentelles des clapas, d&rsquo;un seul coup de cuill\u00e8re de lune. Notre homme frissonne et cherche \u00e0 se rassurer : \u00ab\u00a0<em>Bougre, c&rsquo;est pas le moment de s&rsquo;endormir au clair de lune, sinon gare ; c&rsquo;est un coup \u00e0 y laisser son \u00e2me<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir, il n&rsquo;y a pas de vent. C&rsquo;est trop tard pour le vent, dans nos pays, le vent et la lune font pas toujours bon m\u00e9nage, le vent suit plut\u00f4t le soleil, surement pour se r\u00e9chauffer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a pas de vent et pourtant les bartas semblent bouger, un en particulier, la bas, dans le pradet. \u00ab\u00a0U<em>n bartas qui bouge sans un brin de vent, ce sera quelque lapin qui se camoufle&#8230;<\/em> \u00a0\u00bb se dit l&rsquo;homme qui n&rsquo;entend pas s&rsquo;en laisser conter. Il y a bien cette l\u00e9gende que lui raconte souvent le patron du bistrot, mais lui ne croit pas \u00e0 ces balivernes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-843\" style=\"margin: 3px;\" title=\"Hou!!!!\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/08\/chevre1.jpg\" alt=\"chevre\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Mais la fatigue, le vin, la nuit, la lune&#8230;Il est trop tard pour se poser des questions. Une forme blanche jaillit brutalement de derri\u00e8re le buisson qui s&rsquo;agitait tout \u00e0 l&rsquo;heure, court vers l&rsquo;homme en gesticulant et en poussant des cris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Nom de dious<\/em>\u00a0\u00bb jure l&rsquo;homme en voyant la forme lui foncer dessus. Et le voila qui dessaoule en un clin d&rsquo;\u0153il, prend ses jambes \u00e0 son cou, fait demi-tour en hurlant et se lance dans une course effr\u00e9n\u00e9e vers Auxillac. Demi-tour toutes, machine arri\u00e8re et au galop, on va toujours plus vite en prenant la davalade que la montada.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Revoil\u00e0 les Tiouli\u00e8res, la maison blanche, les premi\u00e8res maisons du Paven, la croix du Grabas et, par un heureux hasard, le patron du bistrot est la, devant sa porte. \u00ab\u00a0<em>Oh mon paoure, oh mon paoure abias rasoun, aqueste cop, l&rsquo;ai vista la cabra blanca<\/em>\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e8te en se signant l&rsquo;homme effray\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon prince, le cafetier r\u00e9conforte notre homme avec un verre de vin et le raccompagne \u00e0 Correjac. Pas de ch\u00e8vre en vue cette fois, juste le souvenir d&rsquo;une belle peur et une jaunisse en devenir .<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que notre homme ne sut jamais, c&rsquo;est que la fameuse ch\u00e8vre blanche qui l&rsquo;avait \u00e9pouvant\u00e9 \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 le cafetier qui, lass\u00e9 des longues veill\u00e9es que lui faisait subir son client, s&rsquo;\u00e9tait ce soir l\u00e0 d\u00e9guis\u00e9 en ectoplasme pour l&rsquo;effrayer, puis, plus rapide que lui, s&rsquo;en \u00e9tait retourn\u00e9 ventre \u00e0 terre \u00e0 sa boutique, ayant pris le pari que le client ferait demi-tour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne badine pas avec la ch\u00e8vre blanche, et la ruse marcha au del\u00e0 de toute esp\u00e9rance. A partir de ce jour, la cafetier put passer des nuits paisibles car son client rentrait toujours chez lui avant la nuit tomb\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-863\" style=\"margin: 3px;\" title=\"La lune est ronde comme une poup\u00e9e russe\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/08\/lune.jpg\" alt=\"lune\" width=\"200\" height=\"150\" \/>Enfant, j&rsquo;ai souvent fait ce chemin pour aller chercher du lait chez ma tante, \u00e0 Correjac. Et je peux dire que, quel que soit l&rsquo;\u00e9clat de la lune ou la force du vent, j&rsquo;ai toujours fait un \u00e9cart en passant dans le virage ventru du gros mur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me for\u00e7ais \u00e0 ne penser \u00e0 rien, si ce n&rsquo;est que la ch\u00e8vre blanche n&rsquo;a jamais exist\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps est pass\u00e9, le petit chemin est de plus en plus difficile \u00e0 suivre, les gros murs ventrus de mon enfance s&rsquo;effritent comme des ruines d\u00e9laiss\u00e9es quand ils n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 extermin\u00e9s par des gros bulldozers pour ouvrir la route \u00e0 des tracteurs aussi bruyants que laids et d\u00e9mesur\u00e9s ; des verrues d&rsquo;acier qui d\u00e9figurent en un tour de roue un territoire patiemment model\u00e9 par l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/pasaline.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-442 alignleft\" style=\"margin-right: 3px; margin-left: 3px;\" title=\"Ciquez pour entendre Pascaline Granjean vous raconter cette histoire\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/pasaline.jpg\" alt=\"pascaline\" width=\"200\" height=\"160\" \/><\/a>Les ch\u00e8vres sont comme les mouches, quand elles s&rsquo;ennuient, elles meurent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant je sais que la ch\u00e8vre blanche, celle qui ramena jadis un homme \u00e0 la raison, a toute sa place dans ce lieu, toute sa place dans l&rsquo;imaginaire des femmes et des hommes de ce pays .<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un univers de certitudes et d&rsquo;images pr\u00e9fabriqu\u00e9es, la ch\u00e8vre blanche reste un des seuls rem\u00e8des contre le mal qui menace les jeunes g\u00e9n\u00e9rations ; le recul de l&rsquo;imaginaire et la perte des rep\u00e8res culturels qui voyagent entre les g\u00e9n\u00e9rations au profit d&rsquo;une acculturation planifi\u00e9e bas\u00e9e sur la consommation.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #800000;\"><strong>Pascaline Granjean<\/strong><\/span> raconte cette histoire<\/p>\n<audio class=\"wp-audio-shortcode\" id=\"audio-111-1\" preload=\"none\" style=\"width: 100%;\" controls=\"controls\"><source type=\"audio\/mpeg\" src=\"http:\/\/vivreetecrire.fr\/pj\/la-chevre.mp3?_=1\" \/><a href=\"http:\/\/vivreetecrire.fr\/pj\/la-chevre.mp3\">http:\/\/vivreetecrire.fr\/pj\/la-chevre.mp3<\/a><\/audio>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a toujours deux chemins pour se rendre d&rsquo;un lieu \u00e0 l&rsquo;autre. 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