{"id":34,"date":"2013-02-21T10:59:08","date_gmt":"2013-02-21T09:59:08","guid":{"rendered":"http:\/\/vivreetecrire.fr\/blog\/blog\/?p=34"},"modified":"2024-08-29T07:37:54","modified_gmt":"2024-08-29T06:37:54","slug":"la-peur-du-grivou","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/?p=34","title":{"rendered":"La peur du Grivou"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1250\" style=\"margin: 3px;\" title=\"grive\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/grive.jpg\" alt=\"grive\" width=\"220\" height=\"170\" \/>S&rsquo;il est un personnage qui a marqu\u00e9 mon enfance, c&rsquo;est bien le \u00ab\u00a0<em>Peillarot\u00a0\u00bb <\/em>et le cort\u00e8ge de peurs irraisonn\u00e9es qui l&rsquo;accompagnaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;ai jamais su qui \u00e9tait cet homme, et d&rsquo;ailleurs aujourd&rsquo;hui, je le regrette terriblement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On l&rsquo;appelait l<em>a Griva <\/em>ou l<em>o Grivou<\/em> , mais je ne sais pas exactement pourquoi&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi ces noms d&rsquo;oiseau, et d&rsquo;ailleurs \u00e9tait-ce des noms d&rsquo;oiseau ou d\u00e9rivaient-ils d&rsquo;une particularit\u00e9 de notre langue g\u00e9vaudanaise qui fait prononcer tr\u00e8s fr\u00e9quemment le \u00ab\u00a0v\u00a0\u00bben \u00ab\u00a0b\u00a0\u00bb. Peut-\u00eatre l&rsquo;appelait-on en fait <em>le Gribou<\/em> ou <em>la Gribo<\/em> .\u00a0 <!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;importe&#8230;.Et \u00e0 y bien regarder aujourd&rsquo;hui, je pr\u00e9f\u00e8re qu&rsquo;il ait \u00e9t\u00e9 l<em>a grivo<\/em>. Il \u00e9tait libre comme un oiseau, arrivait et repartait comme la pluie, sans pr\u00e9venir, ivre de libert\u00e9, comme la grive de Verlaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait un homme assez grand, maigre, coiff\u00e9 d&rsquo;un b\u00e9ret, v\u00eatu d&rsquo;une veste noire de moleskine <em>(que l&rsquo;on appelle aussi indienne)<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il portait un pantalon noir et un gilet de velours cottel\u00e9 marron. Les traits de son visage \u00e9taient assez anguleux, ce qui lui donnait de prime abord une certaine s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. Il donnait l&rsquo;impression de n&rsquo;\u00eatre pas ras\u00e9 de frais, mais cela nous importait peu car il ne me serait jamais venu \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de l&#8217;embrasser&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le <em>peillarot<\/em> -puisque faute de connaitre son nom, je dois me r\u00e9soudre \u00e0 l&rsquo;appeler ainsi- passait de village en village pour y collecter des vieux chiffons, du papier, de vieilles hardes r\u00e9form\u00e9es, mais aussi des peaux de gibiers qu&rsquo;il allait ensuite vendre \u00e0 la foire de Marvejols.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ramassait ce dont les gens ne voulaient plus contre quelques pi\u00e8ces de monnaie et un verre de vin, quand on voulait bien le lui offrir, ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas toujours acquis, loin de l\u00e0. Il annon\u00e7ait sa pr\u00e9sence dans le village par un cri terrifiant :<em>\u00ab\u00a0Pel de l\u00e8vre, pel de lapin<\/em>!<em>\u00a0\u00bb <\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cri \u00e9tait souvent pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 du tintement des clochettes qui ornaient le collier de son cheval. C&rsquo;\u00e9tait pour nous le signal d&rsquo;une menace invisible car le pauvre homme \u00e9tait, malgr\u00e9 lui, la terreur des jeunes enfants. <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1261\" style=\"margin: 3px;\" title=\"collier\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/collier.jpg\" alt=\"collier\" width=\"117\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l&rsquo;\u00e9chelle des malheurs que les grandes personnes pr\u00e9disaient aux enfants pour acheter leur ob\u00e9issance, un enl\u00e8vement par <em>le grivou<\/em> \u00e9tait, avant la visite du diable en personne, l&rsquo;un des plus redout\u00e9s. Ce pauvre homme \u00e9tait, sans le savoir, l&rsquo;objet de tous nos tourments, et le sujet de bien de nos cauchemars.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un village les pauvres qui ach\u00e8tent aux pauvres sont toujours soup\u00e7onn\u00e9s de les voler. On se m\u00e9fiait du peillarot, on le disait roublard, malin, rus\u00e9, retords. Tout ce qui pouvait le desservir et aggraver son image de p\u00e8re fouettard arrangeait bien les adultes qui se servaient de son mythe pour effrayer leurs enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme toute personne qui marchande, l&rsquo;homme parlait haut et fort en prof\u00e9rant de terribles gros mots, des blasph\u00e8mes qui, aux dires de ma grand-m\u00e8re, allaient le foudroyer et le conduire droit en enfer au milieu des pleurs et des grincements de dents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il m\u00ealait Dieu et diable dans un tel concert de mots fleuris que j &lsquo;ai toujours cru, \u00e0 chaque fois que je l&rsquo;ai vu quitter le village, qu&rsquo;il n&rsquo;y reviendrait plus jamais car une fois pass\u00e9e la croix du gravas, le diable viendrait le prendre pour lui faire rendre des comptes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A croire que le diable \u00e9tait sourd comme un pot o\u00f9 que le peillarot s&rsquo;\u00e9tait confess\u00e9 en passant \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise car il revenait r\u00e9guli\u00e8rement collecter ses pr\u00e9cieux tr\u00e9sors sans la moindre marque de coup de fourche ni de tisonnier ass\u00e9n\u00e9 par Belz\u00e9buth.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1267\" style=\"margin: 3px;\" title=\"balance\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/balance.jpg\" alt=\"balance\" width=\"133\" height=\"100\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme emballait ses achats dans des grands chiffons et les pesait avec une balance romaine qu&rsquo;il maniait avec une dext\u00e9rit\u00e9 \u00e9tonnante. J&rsquo;\u00e9tais bien le seul \u00e0 admirer son geste car ma grand-m\u00e8re pr\u00e9tendait que cette dext\u00e9rit\u00e9 <em>\u00ab\u00a0de brigand<\/em>\u00a0\u00bb masquait une habilet\u00e9 sans \u00e9gale pour donner un coup d&rsquo;ongle au dernier moment sur le support du poids afin de soustraire quelques grammes et de la voler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces gestes qu&rsquo;elle pr\u00e9tendait \u00e0 chaque fois avoir vu de ses propres yeux donnaient lieu \u00e0 des marchandages incroyables, des pes\u00e9es et des contre-pes\u00e9s qui arrivaient toujours au m\u00eame r\u00e9sultat, mais qui ont contribu\u00e9 \u00e0 enrichir ma collection de gros mots.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme il \u00e9tait interdit de conserver les gros mots, j&rsquo;allais les restituer \u00e0 la premi\u00e8re occasion <a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/?p=3428\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">au confessionnal<\/a>, non sans \u00eatre surpris de constater que le cur\u00e9 semblait les conna\u00eetre tous &#8230; Il faut dire que rien n&rsquo;allait jamais comme il faut, les peaux de lapins \u00e9taient mal trait\u00e9es, mal pr\u00e9par\u00e9es, mais on \u00e9tait bien contents d&rsquo;en tirer quelques pi\u00e9cettes de monnaie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il partait, une fois faites ses affaires, il lan\u00e7ait un tonitruant <em>\u00ab\u00a0H\u00e9, testo de sing\u00e9!<em>\u00ab\u00a0<\/em><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps est pass\u00e9, doucement, comme l&rsquo;enfance ; rythm\u00e9 par les passages du boulanger et sa fourgonnette, du facteur et son v\u00e9lo et du Peillarot avec son cheval alezan demi trait. Le bruit des clochettes s&rsquo;est peu \u00e0 peu effac\u00e9, j&rsquo;ai quitt\u00e9 le Paven pour Correjac : nouveau lieu, nouvelle vie, nouvelles rencontres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;espace du balcon qui abritait mon enfance s&rsquo;est soudain ouvert \u00e0 des cours, des \u00e9tables et des chemins, il me semblait que l&rsquo;espace grandissait avec moi et autour de moi. Je ne me doutais pas, \u00e0 ce moment l\u00e0, que le peillarot tiendrait le r\u00f4le titre dans une des plus grandes peurs de ma vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1271\" style=\"margin: 3px;\" title=\"foin\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/foin.jpg\" alt=\"foin\" width=\"150\" height=\"133\" \/>C&rsquo;\u00e9tait en Juillet, une belle journ\u00e9e ensoleill\u00e9e. Nous \u00e9tions en train de ramasser du foin dans une des prairies au carrefour du chemin du pied du bois et de la route de la Roquette, la <em>\u00ab\u00a0route neuve<\/em>\u00ab\u00a0qui m\u00e8ne aujourd&rsquo;hui \u00e0 la Canourgue.\u00a0\u00a0 Il y avait trois ou quatre adultes qui entassaient le foin dans la charrette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait un temps o\u00f9 les travaux de la ferme se faisaient \u00e0 plusieurs ; on \u00e9tait nombreux et on s&rsquo;aidait. Aujourd&rsquo;hui, un homme, un tracteur et 500 hectares, il n&rsquo;y a plus personne dans les champs, les gens se sont d\u00e9plac\u00e9s \u00e0 P\u00f4le emploi..<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous venions de go\u00fbter et l&rsquo;envie me prit de rentrer \u00e0 la maison. je savais que ma grand-m\u00e8re y \u00e9tait et le village \u00e9tait visible du pr\u00e9, il n&rsquo;y avait qu&rsquo;\u00e0 suivre le chemin en trottinant pour y arriver en quelques minutes. C&rsquo;est en tout cas ce qu&rsquo; a du croire ma tante en me laissant partir. J&rsquo;ai compris bien plus tard que nous avions pour habitude de regarder les choses avec nos yeux, sans nous mettre \u00e0 la place de l&rsquo;autre car il aurait suffi \u00e0 un adulte de se baisser pour se rendre compte que, pour un enfant, le village \u00e9tait masqu\u00e9 par la haie qui bordait le chemin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pris donc la route neuve pour rentrer \u00e0 la maison de ma tante, qui \u00e9tait aussi d\u00e9sormais la mienne&#8230;La logique voulait qu&rsquo;en sortant du pr\u00e9, je m&rsquo;oriente vers le nord. La route neuve s&rsquo;incurvait \u00e0 cet endroit pr\u00e9cis en angle droit, et il me suffisait donc d&rsquo;aller tout droit. Je ne sais pourquoi, mais j&rsquo;ai entendu souvent dire que les gens qui se perdent ont tendance \u00e0 marcher vers le soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait pr\u00e8s de six heures du soir et le soleil entamait sa descente vers l&rsquo;Ouest. je pris cette direction, au pas, tranquillement, sans me soucier du but \u00e0 atteindre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de quelques minutes, j&rsquo;eus comme un mauvais pressentiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">je ne reconnaissais rien de la route que je suivais, elle me semblait longue, inhospitali\u00e8re. Elle \u00e9tait bord\u00e9e de ronces \u00e0 ma gauche et de grands arbres \u00e0 ma droite. J&rsquo;arrivais \u00e0 un virage qui ouvrait \u00e0 ma vue un paysage de vall\u00e9e que je n&rsquo;avais jamais vu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;appris bien plus tard que ce lieu s&rsquo;appelait l&rsquo;azueil, un nom que l&rsquo;on donne souvent aux endroits qui s&rsquo;ouvrent sur des horizons lointains, en somment d&rsquo;une pente ou au d\u00e9tour d&rsquo;un chemin de pi\u00e9mont.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1276\" style=\"margin: 3px;\" title=\"chemin\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/chemin.jpg\" alt=\"chemin\" width=\"211\" height=\"158\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pris de panique, je me mis \u00e0 courir, sans savoir ou j&rsquo;allais, mais pour y arriver plus vite. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, la gorge serr\u00e9e, agit\u00e9 de sanglots, j&rsquo;arrivais au d\u00e9tour du chemin de la Roquette et tombai nez \u00e0 nez avec la charrette du\u00a0 <em>Peillarot<\/em><em> .<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Convaincu de ma fin prochaine, je fis un demi-tour instantan\u00e9 et me lan\u00e7ais dans une course effr\u00e9n\u00e9e pour sauver ma vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;entendais derri\u00e8re moi le trot r\u00e9gulier de la jument et m&rsquo;attendais \u00e0 tout moment \u00e0 \u00eatre agripp\u00e9 par le bonhomme et enfoui dans son chariot, sous les peaux de lapins, pour \u00eatre vendu \u00e0 Madagascar ou \u00e0 P\u00e9kin la Chine&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais plus combien de temps dura ma course folle, quelques petites minutes tout au plus, mais j&rsquo;eus le temps d&rsquo;imaginer les pires m\u00e9saventures qui m&rsquo;attendaient, une fois vendu sur le march\u00e9 : le froid, les coups, des chaines aux pieds, du pain sec et de l&rsquo;eau, le grand Turc qui roule des yeux comme des soucoupes et le Juif errant qui s&rsquo;enroule dans sa grande barbe&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La gorge en feu, je tombais nez \u00e0 nez avec les adultes qui sortaient de la prairie et qui me demand\u00e8rent, affol\u00e9s par mon essoufflement, d&rsquo;o\u00f9 je venais comme \u00e7a. Je n&rsquo;eus pas \u00e0 leur r\u00e9pondre, la voix forte du Peillarot retentit derri\u00e8re moi <em>Aquel trace de bougre s&rsquo;era perdut, mais quon m&rsquo;o vist, s&rsquo;es r\u00e9virat et ma\u00ef pas ambe flem\u00e0.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Peillarot venait tout simplement de me remettre sur la bonne voie, et m&rsquo;avait ensuite suivi avec bienveillance jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9quipage des faneurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais pas qui \u00e9tait cet homme, mais je sais qu&rsquo;il a v\u00e9cu tr\u00e8s vieux \u00e0 la maison de de retraite de Marvejols. Adulte, il m&rsquo;est arriv\u00e9 maintes fois de le rencontrer dans la rue, avec son b\u00e9ret sur la t\u00eate, les mains dans les poches, marchant d&rsquo;un bon pas le corps l\u00e9g\u00e8rement pench\u00e9 vers l&rsquo;avant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet homme avait en fait un beau visage, gentil, rassurant, ses cheveux \u00e9taient rest\u00e9s noirs malgr\u00e9 son grand age. Je n&rsquo;ai jamais os\u00e9 lui dire bonjour, ni lui parler, cela lui aurait sans doute fait plaisir. Il aurait eu tant de choses \u00e0 me dire, sur son m\u00e9tier, sa vie, ce qu&rsquo;il avait connu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avais-je encore peur de lui? M&rsquo;\u00e9tait-il indiff\u00e9rent? Je ne crois pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre \u00e9tais-je tout simplement d\u00e9j\u00e0 perdu dans un autre monde, celui de la vitesse et du jetable, c&rsquo;est du moins ce que je me suis dit en voyant cet homme seul attendre tranquillement au passage clout\u00e9 pour traverser la rue et avancer vers le caf\u00e9 d&rsquo;en face pour y boire un verre de vin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd&rsquo;hui, je me rends compte que ce monsieur magnifique qui regardait patiemment passer les voitures en attendant son tour \u00e9tait d&rsquo;une formidable modernit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait l&rsquo;incarnation de la th\u00e9orie d&rsquo;Anaxagore de Clazom\u00e8nes : <em>\u00ab\u00a0Rien ne na\u00eet ni ne p\u00e9rit, mais des choses d\u00e9j\u00e0 existantes se combinent, puis se s\u00e9parent de nouveau<\/em><em>\u00a0\u00bb <\/em>, ce que confirmera plus tard Antoine Lavoisier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/?attachment_id=1318\" target=\"_blank\" rel=\"attachment wp-att-1318 noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-1318\" style=\"margin: 3px;\" title=\"voie\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/voie.jpg\" alt=\"\" width=\"97\" height=\"200\" \/><\/a>Il y a plus de deux mill\u00e9naires, ce philosophe turc avait mis en avant tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la r\u00e9cup\u00e9ration du recyclage des objets, et le Grivou avait v\u00e9cu de ce noble travail jusqu&rsquo;\u00e0 ce que, dans l&rsquo;ombre, des hommes pr\u00e9occup\u00e9s par le seul acte d&rsquo;achat et de consommation, n&rsquo;inventent l&rsquo;\u00e8re du jetable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On connait la suite, avec son cort\u00e8ge de d\u00e9tritus, de d\u00e9chets toxiques, d&#8217;emballages \u00e9nergivores et de gadgets inutiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a longtemps maintenant que le Grivou conduit son cheval la haut, sur la voie lact\u00e9e, mais dans ma t\u00eate r\u00e9sonne encore le cri qui me faisait jadis si peur, et qui me manque tellement aujourd&rsquo;hui : <em>Pel de l\u00e8vre, pel de lapin! <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S&rsquo;il est un personnage qui a marqu\u00e9 mon enfance, c&rsquo;est bien le \u00ab\u00a0Peillarot\u00a0\u00bb et le cort\u00e8ge de peurs irraisonn\u00e9es qui l&rsquo;accompagnaient. 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