{"id":786,"date":"2014-02-14T12:00:37","date_gmt":"2014-02-14T11:00:37","guid":{"rendered":"http:\/\/vivreetecrire.fr\/var\/www\/vhosts\/vivreetecrire.frhttpdocs\/wp\/wordpress\/?p=786"},"modified":"2025-07-18T10:32:18","modified_gmt":"2025-07-18T09:32:18","slug":"louise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/?p=786","title":{"rendered":"Louise"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/baigneuse.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-787 alignleft\" style=\"margin: 3px;\" title=\"D'apr\u00e8s Gustave Courbet\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/baigneuse.jpg\" alt=\"baigneuse\" width=\"156\" height=\"164\" \/><\/a>Trois ans \u00e0 garder les brebis,entre autres t\u00e2ches domestiques&#8230;Des ann\u00e9es qui passent avec cette lenteur qui engourdit l&rsquo;adolescence.<\/p>\n<p>Trois ans, une \u00e9ternit\u00e9 moins un jour pour une jeune fille de dix-neuf ans qui grandit sur ce plateau o\u00f9 l&rsquo;on ne sait plus trop distinguer le r\u00eave de l&rsquo;ennui, la longueur du temps qui passe de la langueur de l&rsquo;enfance qui s&rsquo;efface.<!--more--><\/p>\n<p>Depuis l&rsquo;age de 16 ans, Louise est lou\u00e9e par ses parents dans la ferme de Monsieur R. Il faut bien faire chauffer la marmite et nourrir ses cinq fr\u00e8res et s\u0153urs&#8230;<\/p>\n<p>Il ne fait pas bon na\u00eetre pauvre dans ces campagnes o\u00f9 les richesses ne se partagent pas toujours au m\u00e9rite de chacun. Pas le temps d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, d&rsquo;apprendre \u00e0 lire ou \u00e0 \u00e9crire, et d&rsquo;ailleurs pourquoi faire\u00a0?<\/p>\n<p>Dans le village, l&rsquo;avenir des jeunes filles pauvres se r\u00e9sume \u00e0 trouver un bon patron chez qui se louer, et, pour les plus chanceuses faire un bon mariage, mais Louise n&rsquo;en est pas l\u00e0.<\/p>\n<p>A la mort de son p\u00e8re, elle est plac\u00e9e dans la ferme de monsieur M. Ce n&rsquo;est pas du luxe mais elle y est bien, la patronne et sa s\u0153ur sont gentilles avec elle, le fillette de la maison la consid\u00e8re comme une amie, Louise a fini par oublier que la mis\u00e8re a un formidable avantage sur la richesse et la beaut\u00e9\u00a0; elle dure.<\/p>\n<p>Le travail chez les ma\u00eetres, c&rsquo;est son quotidien depuis l&rsquo;age de neuf ans. Les seaux d&rsquo;eau \u00e0 porter le soir de la fontaine \u00e0 la bergerie, le linge \u00e0 rincer au lavoir et les doigts qui gercent au contact de l&rsquo;air glacial, la vaisselle, les pommes de terre \u00e0 ramasser et le panier qui lui meurtrit le bras, les orties \u00e0 broyer pour les volailles, l&rsquo;eau grasse \u00e0 porter aux cochons, les brebis qui se dispersent dans les pousses d&rsquo;orge du voisin et le d\u00e9sespoir d&rsquo;une enfant qui ne parvient pas \u00e0 les rassembler&#8230;Tout \u00e7a pour une assiette de soupe, un morceau de lard, un peu de formage et une part de tarte le dimanche apr\u00e8s la messe et avant les v\u00eapres.<\/p>\n<p>De temps en temps, les jours de foire et selon les hasards des commissions, une orange, un morceau de pain d&rsquo;\u00e9pices, des biscuits et quelques carr\u00e9s de chocolat qu&rsquo;elle cache pr\u00e9cieusement dans la poche de son tablier pour le porter \u00e0 sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Rien de bien original dans ce pass\u00e9 sans relief o\u00f9 son corps d&rsquo;enfant s&rsquo;est fondu peu \u00e0 peu dans celui d&rsquo;une femme. Pourtant aujourd&rsquo;hui, ces jours doucement \u00e9pingl\u00e9s sur le ruban de l&rsquo;enfance lui semblent bien doux.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui Louise pleure sa jeunesse perdue.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/laboureur.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-819 alignleft\" style=\"margin: 3px;\" title=\"Le Laboureur (Millet)\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/laboureur.jpg\" alt=\"laboureur\" width=\"153\" height=\"210\" \/><\/a>Monsieur R est un homme robuste et brut, entier comme on dit dans le pays. Il parle peu, pas qu&rsquo;il n&rsquo;ait rien \u00e0 dire, mais tout simplement parce qu\u2019il ne recherche pas la compagnie des gens.<\/p>\n<p>Sa femme Francine est effac\u00e9e, pour ne pas dire \u00e9teinte ; mais gentille avec Louise qu&rsquo;elle trouve travailleuse et d\u00e9vou\u00e9e.<\/p>\n<p>Et puis il y a Julien, le jeune domestique de six mois son ain\u00e9. \u00ab\u00a0<em>Un gentil gar\u00e7on de l&rsquo;assistance\u00a0\u00bb<\/em>, c&rsquo;est du moins ce qui se dit dans le pays. On dit qu&rsquo;il viendrait de l&rsquo;orphelinat, que ses parents auraient disparu, auraient p\u00e9ri dans un accident de train, un incendie ou un naufrage, \u00e7a d\u00e9pend de qui raconte l&rsquo;histoire car Julien ne parle que rarement, et encore moins de ses parents qu&rsquo;il n&rsquo;a d&rsquo;ailleurs peut-\u00eatre jamais\u00a0 connus&#8230;<\/p>\n<p>Quand sa s\u0153ur a \u00e9t\u00e9 prise des douleurs, la Francine est all\u00e9e l&rsquo;assister quelques jours et la remplacer dans les taches domestiques, et c&rsquo;est l\u00e0 que tout est arriv\u00e9.<\/p>\n<p>Depuis quelques temps, monsieur R\u00a0 regardait Louise avec insistance, lui parlait plus doucement, comme s&rsquo;il avait voulu l&rsquo;apprivoiser. Tout \u00e7a la mettait mal \u00e0 l&rsquo;aise sans qu&rsquo;elle sache trop pourquoi, mais la pr\u00e9sence de Julien avait quelque chose de rassurant ; et puis il y a eu cette nuit&#8230;<\/p>\n<p>Il faisait chaud ce soir l\u00e0, tr\u00e8s chaud, chaud comme un soir de Juillet quand la nature cherche dans le soir qui tombe la fraicheur qui fait rena\u00eetre les choses \u00e0 la vie. Apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre rafraichie \u00e0 la source, Louise est rentr\u00e9e comme la nuit rempla\u00e7ait les ombres par des reflets argent\u00e9s. Un \u00e9trange ballet ou se faufilent, s&rsquo;\u00e9tirent, s&rsquo;allongent\u00a0 et s&rsquo;effacent les ombres des ombres quand la lune joue \u00e0 cache cache avec les nuages.<\/p>\n<p>Elle s&rsquo;est allong\u00e9e\u00a0 nue sous son drap pour avoir moins chaud, un tout petit peu moins chaud, et s&rsquo;est endormie rassur\u00e9e par le bruissement des feuilles du grand tilleul qui frissonnaient sous les caresses d&rsquo;une brise naissante.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un poids qui la r\u00e9veill\u00e9e, le poids d&rsquo;un homme sur son corps, son souffle rauque, ses doigts qui fouillent le bas de son ventre, puis une douleur dans son sexe de femme, comme un pieu qui s&rsquo;enfonce\u00a0 et d\u00e9chire la douceur de l&rsquo;enfance.<\/p>\n<p>Crier, se d\u00e9battre? appeler Julien? hurler \u00e0 la vie? Tout s&rsquo;est pass\u00e9 trop vite, et que peut une jeune fille quand un homme deux fois plus lourd qu&rsquo;elle l&rsquo;immobilise dans un lit? Qui portera foi \u00e0 sa parole contre celle du ma\u00eetre des lieux qui l&rsquo;a toujours trait\u00e9e comme quelqu\u2019un de la maison?<\/p>\n<p>Louise n&rsquo;a rien dit, ni \u00e0 Julien, ni \u00e0 la Francine, ni \u00e0 sa m\u00e8re qui l&rsquo;a envoy\u00e9e au diable\u00a0 quand son ventre ses alourdi\u00a0 tout en lui recommandant de prier dieu pour que monsieur R veuille bien garder \u00e0 son service la fille perdue qu&rsquo;elle \u00e9tait devenue.<\/p>\n<p>Puis il y a eu ce petit qui s&rsquo;est accroch\u00e9 \u00e0 son ventre et fini par sortir un beau matin d&rsquo;avril. Un petit plein de vie jusqu&rsquo;\u00e0 ce soir de giboul\u00e9e o\u00f9 Louise l&rsquo;a trouv\u00e9 \u00e9touff\u00e9 dans la desque d&rsquo;osier qui lui servait de berceau, la m\u00eame corbeille qu&rsquo;elle portait autrefois avec madame M pour aller rincer le linge au lavoir du ruisseau .<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/Louise.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-842 alignleft\" style=\"margin: 3px;\" title=\"d'apr\u00e8s Millet\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/Louise.jpg\" alt=\"Louise\" width=\"160\" height=\"200\" \/><\/a>Les petits qui ne sont pas baptis\u00e9s ne passent pas par l&rsquo;\u00e9glise, ils vont tout droit au ciel, c&rsquo;est que lui disait sa grand-m\u00e8re \u00ab\u00a0<em>des saints innocents\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Monsieur R a bien voulu se charger d&rsquo;enterrer le petit ange dans un coin de la lande, pour que reste sauf l&rsquo;honneur de Louise et que personne dans le pays ne sache qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait plus bonne \u00e0 marier.<\/p>\n<p>Le m\u00eame jour, Julien est tomb\u00e9 du haut du f\u00e9nestron du grenier et s&rsquo;est bris\u00e9 le cr\u00e2ne. le patron a dit \u00e0 sa femme qu&rsquo;il cherchait \u00e0 d\u00e9nicher des chardonnerets.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un colporteur qui s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 dans la grange pour se mettre \u00e0 l&rsquo;abri des giboul\u00e9es qui a tout racont\u00e9 aux gendarmes.<\/p>\n<p>Monsieur R a \u00e9cras\u00e9 le visage du petit innocent dans la braise pour pas que l&rsquo;on puisse lui trouver une quelconque ressemblance avec lui.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce moment l\u00e0 que Julien est entr\u00e9 dans la souillarde pour venir prendre un seau de petit lait pour les cochons.<\/p>\n<p>Un contretemps de l&rsquo;histoire que le jeune berger a pay\u00e9 de sa vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Trois ans \u00e0 garder les brebis,entre autres t\u00e2ches domestiques&#8230;Des ann\u00e9es qui passent avec cette lenteur qui engourdit l&rsquo;adolescence. 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