{"id":86,"date":"2013-02-22T06:54:10","date_gmt":"2013-02-22T05:54:10","guid":{"rendered":"http:\/\/vivreetecrire.fr\/blog\/blog\/?p=86"},"modified":"2021-07-13T07:51:20","modified_gmt":"2021-07-13T06:51:20","slug":"la-batteuse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/?p=86","title":{"rendered":"La batteuse"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/vivreetecrire.fr\/images\/batteuse.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-524\" style=\"margin-left: 3px; margin-right: 3px;\" title=\"Cliquez pour voir la batteuse \u00e0 l'aire de Cabusse\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2009\/02\/batteuse_vi3.jpg\" alt=\"batteuse_vi3\" width=\"250\" height=\"171\" \/><\/a>Aujourd\u2019hui, les poussi\u00e8res d\u2019or virevoltent dans l\u2019aire gorg\u00e9e de soleil. Il y a quelques jours qu\u2019on attendait la f\u00eate de la lumi\u00e8re.La semaine pass\u00e9e, les hommes ont attel\u00e9 la jument, la grosse blonde, celle qui fait un peu peur tant est haute son encolure, celle qui fait fr\u00e9mir quand elle souffle \u00e0 pleins naseaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La jument \u00e0 la robe dor\u00e9e, \u00e0 la crini\u00e8re de long fils blancs a fait danser dans les chaumes ses quatre paturons blancs. Elle a longtemps tir\u00e9 la lieuse dans le soir de Juillet.<!--more-->Les femmes ont empil\u00e9 les gerbes, les hommes sont venus les charger sur la remorque pour les ranger dans l\u2019aire. Ils ont construit une haute hutte de bl\u00e9 dor\u00e9. Une hutte pour faire la ronde des gerbes enlac\u00e9es, une tour de Babel aux mille gouts de pain, une tour pour demain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fait chaud, le moteur a essence fait un bruit d\u2019enfer, tape dans la fournaise les coups de son piston brulant.La courroie de gros tissu huil\u00e9 single l\u2019air, ronfle, souffle, glisse sur le poulie dans un zigzag interminable, va d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre, revient, sans jamais d\u00e9railler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout le monde est l\u00e0, c\u2019est le jour, c\u2019est aujourd\u2019hui qu\u2019on d\u00e9pique. C\u2019est le jour \u00e0 r\u00e9ussir,\u00a0 le jour du bl\u00e9, du pain \u00e0 venir.Le jour de remplir les greniers, le jour de l\u2019an. Les femmes ont mis leur blouse l\u00e9g\u00e8re et leur chapeau de paille, une est mont\u00e9e sur la machine et coupe la ficelle d\u2019un geste m\u00e9canique. La machine avale la paille en grain, la broie, la bat, la trie. La bas, de l\u2019autre cot\u00e9, un homme tient le sac qui s \u2018emplit doucement, tend sa main sous le robinet d\u2019or, laisse les grains glisser entre ses doigts, en prend encore, ouvre encore et encore ses doigts pour sentir le bl\u00e9 glisser, comme de l\u2019huile ; puis s\u2019\u00e9veille soudain : le sac est plein. Il faut faire vite, le lier, en mettre un autre et recommencer \u00e0 caresser les gouttes dor\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re, la machine crache les pailles d\u2019or, la poussi\u00e8re est insupportable. Un gros mouchoir \u00e0 carreaux sur le nez, un homme au b\u00e9ret noir r\u00e2telle la paille, les femmes crient aux enfant : Poussez-vous, ne respirez pas cette poussi\u00e8re, apr\u00e8s vous allez tousser comme des d\u00e9rat\u00e9s!\u2026Comme si on pouvait vivre toute la journ\u00e9e sans respirer\u2026On est pas des poissons!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire nous? tout va si vite. la machine, le bl\u00e9, la paille, les femmes et leurs chapeaux, les hommes, leurs b\u00e9rets et leurs chemises \u00e0 carreaux. Des hommes forts comme des Turcs qui portent sur le dos des sacs lourds comme des \u00e2nes morts, les montent la haut, au grenier, l\u00e0 o\u00f9 on a pas le droit d\u2019aller tout seuls parce qu\u2019on se ferait mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les turcs, on n\u2019en a jamais vu par ici, mais le pap\u00e9 dit toujours qu\u2019ils sont forts comme des Turcs, alors nous on en est sur, ils doivent \u00eatre dr\u00f4lement fort, il parait m\u00eame qu\u2019il y en a qui portent deux sacs \u00e0 la fois, un sous chaque bras. J\u2019ai essay\u00e9 de bouger un gros sac, une fois, deux fois, trois fois\u2026Rien \u00e0 faire et le pap\u00e9 en rigolant comme un bossu m\u2019a dit \u00ab\u00a0makash b\u00e9zeff\u00a0\u00bb.. Voila qu\u2019il parle turc maintenant!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est moins sur pour les \u00e2nes, il parait qu\u2019ils sont lourds quand ils sont morts. Un jour Bambi \u00e9tait malade, il avait le t\u00e9tanos. Le v\u00e9t\u00e9rinaire est venu, il \u00e9tait couch\u00e9 les dents serr\u00e9es. Il a fallu le d\u00e9placer et le v\u00e9to arr\u00eatait pas de dire \u00ab\u00a0<em>ce qu\u2019il est lourd l\u2019animal<\/em>\u00a0\u00bb Pourtant, il \u00e9tait pas mort\u2026Remarque, pour nous il s\u2019appelait Bambi, mais l\u2019oncle l\u2019appelait Pompidou, mais il fallait pas le dire pour pas se faire tomber sur le paletot par les gendarmes pour outrage au premier ministre ; ils avaient pourtant pas le m\u00eame age\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;apr\u00e8s midi s&rsquo;\u00e9tire \u00e9maill\u00e9e d&rsquo;ordres brefs\u00a0 et de\u00a0 quolibets. Les femmes rient et servent \u00e0 boire, faisant mine de ne pas entendre les sous entendus de leurs hommes, les hommes font semblant\u00a0 de refuser puis boivent \u00e0 gros goulot le bon vin de chez Lili, celui qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0Taille d\u2019or\u00a0\u00bb .<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voila Mam\u00e9 avec ses cannes et Germaine qui arrivent la bas avec leur tablier de petits points gris et blancs. Elles portent un torchon \u00e0 carreaux rouges et dedans des tartines de p\u00e2t\u00e9 grandes comme des assiettes, faites avec du bon pain, celui du bl\u00e9 d\u2019avant, du bl\u00e9 de l\u2019an pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pain que le gros boulanger sort des \u00e9tag\u00e8res de son estafette, prend le gros crayon \u00e0 papier perch\u00e9 sur son oreille, l\u00e8che la mine, ouvre un carnet tout ratur\u00e9 et marque \u00ab\u00a0<em>deux pains de deux kilos<\/em>\u00bb\u00a0 C\u2019est comme \u00e7a depuis des ann\u00e9es, le boulanger donne du pain, la famille porte de la farine au moulin, sa farine pour son pain. Le bl\u00e9 s\u2019en va en grains jusqu\u2019au moulin et puis, un jour, revient en pain. A l\u2019\u00e9cole, quand on l\u00e8che la mine du crayon, la s\u0153ur nous enguirlande, on n\u2019est pas boulangers, pour la mine, on verra plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On mange les tartines loin de la batteuse, loin de la poussi\u00e8re. Des tartines bonne comme l\u2019enfance \u00e0 l\u2019ombre du grand noyer, l\u2019ombre o\u00f9 il faut pas rester parce qu\u2019elle n\u2019est pas bonne pour la t\u00eate. Je le sais parce qu\u2019un jour des chasseurs avaient fait la sieste sous le noyer et en se r\u00e9veillant, ils avaient mal \u00e0 la t\u00eate.La tante disait en rigolant que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas que l\u2019ombre du noyer qui leur avait tap\u00e9 sur la casquette\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant pis, on reste, on va faire le test du noyer. On a faim, c\u2019est l\u2019heure de gouter, de prendre des forces car la journ\u00e9e n\u2019est pas finie.<a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/bernard.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-462 alignleft\" style=\"margin-top: 3px; margin-bottom: 3px;\" title=\"Bernard Granjean \" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/bernard.jpg\" alt=\"bernard\" width=\"200\" height=\"160\" \/><\/a>Il reste des gerbes, il reste du bl\u00e9 \u00e0 battre, des femmes et des hommes \u00e0 aimer, c\u2019est sur, ce soir, il y aura du bl\u00e9 au grenier, on pourra voir venir, on pourra laisser faire le temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce soir, on sortira le tourne disque sur la place, on \u00e9coutera Tino Rossi, Luis Mariano et George Cantournet, et tout le monde dira qu\u2019aujourd\u2019hui \u00e9tait une bien belle journ\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Bernard Granjean raconte cette histoire<\/p>\n<audio class=\"wp-audio-shortcode\" id=\"audio-86-1\" preload=\"none\" style=\"width: 100%;\" controls=\"controls\"><source type=\"audio\/mpeg\" src=\"http:\/\/vivreetecrire.fr\/pj\/la-batteuse.mp3?_=1\" \/><a href=\"http:\/\/vivreetecrire.fr\/pj\/la-batteuse.mp3\">http:\/\/vivreetecrire.fr\/pj\/la-batteuse.mp3<\/a><\/audio>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui, les poussi\u00e8res d\u2019or virevoltent dans l\u2019aire gorg\u00e9e de soleil. 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