{"id":91,"date":"2013-02-22T07:02:07","date_gmt":"2013-02-22T06:02:07","guid":{"rendered":"http:\/\/vivreetecrire.fr\/blog\/blog\/?p=91"},"modified":"2015-09-28T10:12:18","modified_gmt":"2015-09-28T09:12:18","slug":"jai-vi-vet-homme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/?p=91","title":{"rendered":"J&rsquo;ai vu vet homme"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/manger.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-156 alignleft\" style=\"margin-left: 4px; margin-right: 4px;\" title=\"Le plat que n'a pas mang\u00e9 l'homme qui avait faim\" src=\"https:\/\/vivreetecrire.fr\/wp\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/manger.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"140\" \/><\/a>J&rsquo;ai vu cet homme plant\u00e9 sur le trottoir comme une barre une de ces barres dont les braves gens ont vite marre et chassent tout naturellement \u00e0 coups de barres. Cet homme enracin\u00e9 sur le trottoir, comme un piquet devant l&rsquo;\u00e9tal du boucher. Cet homme qui d\u00e9vore l&rsquo;\u00e9tal des yeux, des yeux qui fouillent, se tendent, scrutent, l\u00e8chent et hument les pi\u00e8ces de viande inaccessibles.<!--more--><\/p>\n<p>Les pi\u00e8ces du boucher que les autres ach\u00e8tent par quelques pi\u00e8ces pour n&rsquo;en faire qu&rsquo;une bouch\u00e9e. Lui n&rsquo;a rien : pas de pi\u00e8ces, que des yeux pour voir tout ce qui lui manque tout ce qui crie dans son ventre sans oreilles. Ce couteau du boucher qui \u00e9rafle et d\u00e9couenne son corps fatigu\u00e9, lac\u00e8re ses entrailles chaque mouvement de lame est une torture sans fin, une entaille dans sa faim.<\/p>\n<p>Le couteau le lac\u00e8re, lui prend le peu de peau qui recouvre ses os. Il pourrait se pr\u00e9cipiter, emporter un morceau de viande et prendre les jambes \u00e0 son cou mais il est trop faible et trop vieux pour courir devant un boucher et beaucoup trop maigre pour \u00eatre malhonn\u00eate. Il ne voit rien, que ces pi\u00e8ces de viande et le couteau qui les entaille ; ce couteau qui le tient \u00e0 trois m\u00e8tres de la vitrine.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme qui a faim n&rsquo;entend rien, ne voit rien, ne voit pas passer tout pr\u00e8s de lui la femme qui n&rsquo;a pas faim. Je ne l&rsquo;ai pas vue non plus quand elle est pass\u00e9e \u00e0 ma hauteur.\u00a0 Maintenant je la vois qui marche devant moi, drap\u00e9e dans son ha\u00efk ; ce voile noir brod\u00e9 de blanc qui ceint trois fois son corps dans un savant dessin. Une manche d&rsquo;habit rouge que prolonge une main joliment hal\u00e9e de cuivre d\u00e9passe du Ha\u00efk. Son pas est souple, ample, nonchalant et tranquille.<\/p>\n<p>On ne sait rien de son age, de son air, de ses yeux, de son cou ni de ses seins.\u00a0 On ne devine rien, on ne voit que le revers noir de sa beaut\u00e9 ressentie. Elle marche et ondule, chaloupe et balance son bras avec l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance du serpent de Baudelaire celui qui danse au bout d&rsquo;un b\u00e2ton. Mais l&rsquo;homme se fout du serpent qui n&rsquo;am\u00e8ne que des mauvaises choses ou des pommes de Sodome qui empoisonnent les hommes. il se fout tout autant des b\u00e2tons qui servent \u00e0 le chasser.\u00a0 Il se fout encore plus de Baudelaire qu&rsquo;il ne conna\u00eet pas. Il se fout enfin de cette femme qu&rsquo;il n&rsquo;a pas vu, ne voudra pas, n&rsquo;aura pas et ne conna\u00eetra pas.<\/p>\n<p>Pas plus qu&rsquo;il ne conna\u00eetra la douceur des caresses des femmes aux parfums d\u00e9licats.\u00a0 Ces filles aux mains si chaudes qu&rsquo;il n&rsquo;y ait que la lune qui soit plus froide. Ces femmes aux cheveux couleur de nuit intense qui enduisent, la bas, au hammam, les dos des hommes alanguis des huiles les plus fines.<\/p>\n<p>Lui ne conna\u00eet que la faim et les coups.\u00a0 Son corps lui p\u00e8se tant il manque de poids, tant il cr\u00e8ve de faim. Son corps, c&rsquo;est le carcan qui le cloue l\u00e0, \u00e0 trois m\u00e8tres de la vitrine. Je marche, je me perds, je perds de vue la femme gazelle, le trottoir, je longe les ficus et les orangers amers. Je marche, je tra\u00eene, prom\u00e8ne mon ennui dans les rues engourdies de soleil, et reviens sur mes pas pr\u00e8s d&rsquo;une heure plus tard<\/p>\n<p>L&rsquo;homme est toujours l\u00e0, plant\u00e9 a trois m\u00e8tres de l&rsquo;\u00e9tal.\u00a0 Son vieux corps fatigu\u00e9 pench\u00e9 vers l&rsquo;avant pour humer encore plus fort le fumet de viande froide. Son nez et ses yeux ne font qu&rsquo;un pour parfumer sa pauvre salive d&rsquo;une illusoire bouch\u00e9e de la pi\u00e8ce du boucher. Je passe pr\u00e8s de lui, sur qu&rsquo;il ne m&rsquo;a pas vu et pourtant, mon ombre dans la vitrine l&rsquo;a tir\u00e9 de sa torpeur affam\u00e9e.<\/p>\n<p>Il tend la main, Trop tard, je suis pass\u00e9, j&rsquo;ai mal vu, j&rsquo;ai pas vu, je suis pas pris. J&rsquo;ai vingt dirhams dans ma poche et pourtant je ne m&rsquo;arr\u00eate pas. m&rsquo;engouffre sous le porche de l\u2019h\u00f4tel et me hurle dessus .\u00a0 Quel con ! C&rsquo;\u00e9tait ton fr\u00e8re ! Pourquoi tu t&rsquo;es pas arr\u00eat\u00e9 ? Vingt dirhams, il achetait un sacr\u00e9 morceau&#8230; A ce moment l\u00e0, le muezzin lance son appel qui \u00e9clate dans ma t\u00eate comme une orange am\u00e8re.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"420\" height=\"315\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/2J5lzCEjcQM\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>Allah est grand, il est partout, il est bon et mis\u00e9ricordieux,\u00a0 il est charitable et pourtant, le jour o\u00f9 le dieu d&rsquo;Abraham a distribu\u00e9 la terre promise, partag\u00e9 ce pays de d\u00e9lices entre les hommes de bonne volont\u00e9 cet homme l\u00e0 devait dormir, ou n&rsquo;a pas entendu tant son ventre \u00e9tait affam\u00e9. En tout cas, elle ne lui \u00e9tait pas promise, ou alors il tra\u00eene comme un fardeau la mal\u00e9diction de Mo\u00efse ; \u00e0 moins qu&rsquo;il ne se soit tout simplement r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 la fin du partage, quand il ne restait \u00e0 \u00e9ponger qu&rsquo;une vall\u00e9e de larmes.<\/p>\n<p>Je peste, je rage mais je n&rsquo;y retourne pas, maintenant l&rsquo;homme me fait peur, il me renvoie \u00e0 ma propre faiblesse.<\/p>\n<p>Il me revient en plein visage comme un boomerang mal envoy\u00e9. Ces quelques vers de Victor Hugo sur les mendiants en terre sainte r\u00e9sonnent encore dans ma t\u00eate :\u00a0 \u00ab<em> Ne les pi\u00e9tine pas, ils t\u2019appelleraient chien Ne les m\u00e9prises pas, car ils valent bien&#8230;<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Agadir, Rue Hassan II, mai 2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai vu cet homme plant\u00e9 sur le trottoir comme une barre une de ces barres dont les braves gens ont vite marre et chassent tout naturellement \u00e0 coups de barres. Cet homme enracin\u00e9 sur le trottoir, comme un piquet devant l&rsquo;\u00e9tal du boucher. 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