Fortuné Puel, dit Milou

 Fortune Puel, c’était mon papé, un homme qui m’a tellement appris de choses qu’aujourd’hui je ne sais plus dans quel ordre les raconter.

D’ailleurs, franchement, l’ordre, ce n’est pas très important. Peut-on d’ailleurs mettre ses souvenirs dans l’ordre? Peut-on les classer? Pourquoi aussi ne pas leur mettre une étiquète et les ranger dans un tiroir tant qu’on y est?

Je ne crois pas que les souvenirs puissent s’accommoder de l’ordre. Ce sont des moments qui viennent en vrac, sans qu’on le leur demande.

Ce sont des émotions, des visages qui reviennent pour un temps, le temps d’un bien-être, d’une douceur envahissante.

On ne peut pas leur demander d’être, sages, rangés ou ordonnés, on leur demande juste de durer, de revenir souvent, comme ça, par surprise, au détour d’un ennui, dans un rêve, un demi-sommeil. Les souvenirs n’ont pas besoin de frapper, ils tombent bien où tombent mal, mais tombent comme une pluie de giboulées, subitement et en désordre.

Papé est né la haut à Marijoulet, au début du siècle, au milieu de frères et de sœurs que je n’ai pas tous connus, juste  aperçus pour certain d’entre eux. Je ne sais plus sa date de naissance, mais ce que je sais, c’est que c’est bien longtemps avant que j’arrive puisque c’était mon papé. D’ailleurs, ça n’a aucune importance de savoir la date de naissance de son grand-père. Ça ne sert même à rien du tout.

Un papé, c’est fait pour être la quand on arrive, un point c’est tout. D’ailleurs pour un petit , un papé c’est trop vieux pour naître, c’est juste fait pour être là le plus longtemps possible. Il faut savoir partager les rôles : les enfants naissent et grandissent, c’est leur fonction première, et les grands-pères sont là pour les accueillir et leur apprendre plein de belles choses, c’est simple comme la vie.

je crois que sa famille était pauvre, comme beaucoup de familles dans ces terres où les biens n’étaient pas toujours équitablement partagés. je dis cela maintenant, mais en fait, pour moi, il n’était pas pauvre puisqu’il avait toujours des sous en ancien francs dans son porte monnaie , un porte monnaie en cuir élimé fermé par un bouton d’argent.

La notion de richesse ou de pauvreté échappe à un enfant tant qu’il a tout ce dont il a besoin, et je n’ai pas le souvenir d’avoir manqué de quoi que ce soit auprès de lui.

je ne crois pas d’ailleurs qu’un grand-père puisse être pauvre pour un jeune enfant, ce n’est pas lui qui a le rôle de production de richesses dans la famille. Il a avant tout un rôle de refuge…

 Il avait été maçon, me disait-il, puis domestique vers Millau, il avait aussi participé à la construction ou à la rénovation de la voie ferrée, celle qu’ aujourd’hui nos bons aménageurs rêvent de voir fermée à tout jamais.

Je n’ai pas de souvenirs très précis car, en fait, il parlait peu de lui. je ne sais pas s’il avait fait la seconde guerre mondiale, je ne crois pas, il devait déjà être démobilisé, ou soutien de famille, ou pacifiste…Peu importe, les grands-pères ne sont pas faits pour faire la guerre, ils sont faits pour nous protéger et nous rassurer quand on a un peu mal au ventre.

Papé ne s’appelait pas Émile , mais Fortuné. On l’appelait Émile, ou plus volontiers « Milou »  parce qu’il y avait eu un autre Fortuné, mais ça me gênait pas, je trouve ça joli Émile. Il n’était pas très grand – avec du recul – car pour moi il était très grand. Pour un enfant, un grand-père c’est toujours grand.

Du plus loin qu’il m’en souvienne, mon grand père fumait du tabac gris, qu’il rangeait dans une blague dont je ne sais plus si elle était marron foncé ou noire tant elle était usée. il y a vait de fines feuilles de papier et il roulait méticuleusement ses cigarettes qu’il laissait la plupart du temps éteindre au coin de ses lèvres.

Il en avait tant et tant fumées, et tant laissées éteindre , que sa moustache était rousse sur le coté gauche et blanche sur le coté droit.

Il portait le plus souvent des vestes et des pantalons bleu de travail, achetés chez le marchand ambulant, ou à la foire à La Canourgue, des chemises à carreaux en flanelle épaisse et des tricots de laine tricotés par ma grand-mère. Il avait sur la tête une casquette à grands carreaux à demi effacés par le soleil. Quand il l’enlevait, il avait peu de cheveux de longs fils blancs. je me demande si, dans sa jeunesse, il n’était pas blond…

Il avait une façon bien particulière de plisser le front qui mettait en mouvement tout son visage et faisait bouger ses oreilles, ce qui me fascinait.

Il buvait du vin de Lili ou de Gustette, qu’il faisait livrer ou allait chercher dans sa grande musette de toile écrue. Il habitait avec nous, ma grand-mère, mon parrain et moi, dans la petite maison du Paven où il élevait, me semble-t-il, quelques brebis, des poules, trois au quatre vaches dans les temps les plus fastes, et un cochon pour la charcuterie, une chèvre leur donnait un ou deux chevreaux par an, et aussi son lait, mais je ne m’en souviens plus. Je ne me souviens que des brebis.

Chaque fois que je vois passer un troupeau de brebis, ce sont les souvenirs de mon grand-père qui se déroulent sur l’écran des beaux jours, comme un film interminable, un collage de scènes sur la grande bobine de la lanterne qui fait éclore la magie.

 Que de temps passé auprès de lui dans les près, dans les pâtures, les pietches, les sots et les chemins qui mènent vers le lieu tranquille où les brebis vont paître.

C’est là que j’ai tout appris.

Mon grand-père n’était jamais allé à l’école, il ne savait d’ailleurs pas lire, et je ne crois pas qu’il en souffrait particulièrement, car il aimait parler, s’informait, puis répétait les nouvelles qu’il avait entendues. C’était un temps où ce qui se passait dans le village était tellement plus important que ce qui se passait à New-York ou même à Paris…

Il ne savait d’ailleurs même pas où était New-York et s’en fichait éperdument. Quand on l’ennuyait avec trop de questions, ou qu’on lui demandait où il allait et qu’il ne voulait pas répondre, il disait « à Pekin la Chine ». Voila pour ses voyages imaginaires.

Il n’avait pas de voiture ni de permis, il n’avait même jamais conduit de véhicules à moteur, juste une petite mobylette beige et verte de marque Cazenave. « Pour aller ou? » me disait-il avant d’ajouter  « On a tout ce qu’il faut içi »

Ce que je sais, c’est qu’il m’a appris la vie, dans le plus belle de toutes les langues, cette belle langue gévaudanaise qu’il parlait à la perfection, et qu’il peuplait parfois d’un florilège de gros mots qui agaçaient ma grand-mère.

Il ne craignait ni dieu ni le diable qu’il appelait « Gripet ». Pour moi, d’ailleurs, il avait parfois des qualités surhumaines puisqu’il arrivait à arracher une poignée d’orties à mains nues sans se piquer, alors pourquoi craindre le diable quand on ne craint pas les orties?

Ces longues après-midi à surveiller le troupeau étaient un moment de magie, qui commençait toujours par « vejo Guitou« , ce qui voulait dire « regarde mon petit ».

Et là, il se mettait à expliquer : Comment lire l’heure, de cinq en cinq minutes, comment faire un sifflet avec une branche de frêne gorgée de sève, comment empiler des pierres sur un mur, faire une cabane de berger, couper une ronce au couteau tant qu’elle est encore jeune, tailler soigneusement le sabot d’une brebis blessée pour faciliter sa marche, repérer le passage d’un renard, piéger une grive avec un résital ou colleter un « croulic » (un lapin) avec un fil de cuivre.

 Nous prenions le temps de nous ennuyer, ce temps où l’on ne fait rien, où l’on ne pense à rien ; où l’on entend sans l’écouter le tintement régulier des cloches du troupeau. Ce temps qui s’endort, à moins que ce soit nous qui nous endormions, dans la tiédeur de l’après-midi qui passe doucement.

Peu importe puisque ce temps est bon.

Le reste du temps, celui de faire ou de dire, il savait répondre à toutes les questions, même s’il est vrai que j’en posais peu tant il y avait de belles choses à voir, à imaginer, à entendre et à comprendre ; là, tout de suite, dans le pré.

Après sa leçon de choses, il sortait mon goûter de sa musette, et nous restions là tout deux, à attendre le moment de rentrer, quand l’ombre des murs commençait à s’étirer et que les mouches cessaient leur interminable ballet.

Parfois, nous rentrions tard car nous étions allés loin, et nous marchions silencieusement sous la voute qui commençait à scintiller, vers la plus belle de toutes les étoiles, celles qui guide le berger. On aurait aimé que ce temps béni dure toujours.

Mais le temps qui sépare les êtres est ingrat, il passe, on grandit, ils vieillissent. Chacun son chemin, pour les jeunes le lycée, puis l’université et la vie, pour les grands-parents la solitude et le temps qui s’efface doucement, le poêle à charbon, la télé dans un coin qui égraine interminablement les chiffres de l’ennui et les lettres du temps qui s’effacent doucement du pupitre de la vie, la lumière d’une visite, le temps d’une cigarette roulée ensemble et d ‘un bon verre de vin qui chauffe le cœur parce qu’on le boit face à face avec un être aimé.

Un jour, il y a longtemps, on m’a dit que mon papé n’allait pas bien, qu’il allait retourner à la terre, qu’il était temps que j’aille le voir une dernière fois avant que l’ange de la nuit, ce faux-frère de « Gripet », ne l’enserre dans ses ailes froides comme la lune.

Le moment était venu pour lui de consommer le mariage du repos qui apaise et de la mort qui délivre . Il visitait les limbes dont on ne revient pas, ce pays que seuls connaissent ceux qui ont commencé à s’élever. Je crois qu’il apprenait son nouveau métier de berger des étoiles, ce vieil homme qui promène doucement dans nos rêves les mille et une brebis paisibles de la voie lactée.

 Ces funambules du passé glissent d’un pas léger sur la corde du présent, dans les silences d’une musique qui s’efface. Ils conduisent paisiblement le grand troupeau des souvenirs dans les prairies ensoleillées de notre enfance. Ils nous apaisent, nous les voyons passer comme les ombres des nuages quand le vent les bouscule et qu’elles effleurent de leurs ailes voilées les murs ventrus qui entourent les rases.

La religieuse qui le veillait avait un visage lisse et bienveillant, elle m’a dit qu’elle était restée longtemps près de lui, qu’avant de s’endormir, mon papé avait appelé sa maman. Elle lui avait alors dit  « Comment s’appelait votre maman? » et il avait répondu en souriant « Marie ».

Après toutes ces années, comme autrefois, mon papé venait de m’apprendre une fois de plus quelque chose que je ne savais pas, quelque chose qui m’avait échappé pendant toutes ces années, quelque chose que je n’avais jamais pensé à lui demander.

C’est peut-être parce qu’il voulait se faire pardonner d’aller garder sans moi – ce qui est normal puis-qu ‘il ne connaissait pas encore toutes les étoiles du troupeau – qu’avant de partir, mon grand-père avait tenu à me laisser un dernier petit secret ; le prénom de sa maman.

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