La peur du Grivou

griveS’il est un personnage qui a marqué mon enfance, c’est bien le « Peillarot » et le cortège de peurs irraisonnées qui l’accompagnaient.

Je n’ai jamais su qui était cet homme, et d’ailleurs aujourd’hui, je le regrette terriblement.

On l’appelait la Griva ou lo Grivou , mais je ne sais pas exactement pourquoi…

Pourquoi ces noms d’oiseau, et d’ailleurs était-ce des noms d’oiseau ou dérivaient-ils d’une particularité de notre langue gévaudanaise qui fait prononcer très fréquemment le « v »en « b ». Peut-être l’appelait-on en fait le Gribou ou la Gribo

Qu’importe….Et à y bien regarder aujourd’hui, je préfère qu’il ait été la grivo. Il était libre comme un oiseau, arrivait et repartait comme la pluie, sans prévenir, ivre de liberté, comme la grive de Verlaine.

C’était un homme assez grand, maigre, coiffé d’un béret, vêtu d’une veste noire de moleskine (que l’on appelle aussi indienne).

Il portait un pantalon noir et un gilet de velours cottelé marron. Les traits de son visage étaient assez anguleux, ce qui lui donnait de prime abord une certaine sévérité. Il donnait l’impression de n’être pas rasé de frais, mais cela nous importait peu car il ne me serait jamais venu à l’idée de l’embrasser…

Le peillarot -puisque faute de connaitre son nom, je dois me résoudre à l’appeler ainsi- passait de village en village pour y collecter des vieux chiffons, du papier, de vieilles hardes réformées, mais aussi des peaux de gibiers qu’il allait ensuite vendre à la foire de Marvejols.

Il ramassait ce dont les gens ne voulaient plus contre quelques pièces de monnaie et un verre de vin, quand on voulait bien le lui offrir, ce qui n’était pas toujours acquis, loin de là. Il annonçait sa présence dans le village par un cri terrifiant :« Pel de lèvre, pel de lapin! » .

Le cri était souvent précédé du tintement des clochettes qui ornaient le collier de son cheval. C’était pour nous le signal d’une menace invisible car le pauvre homme était, malgré lui, la terreur des jeunes enfants. collier

Dans l’échelle des malheurs que les grandes personnes prédisaient aux enfants pour acheter leur obéissance, un enlèvement par le grivou était, avant la visite du diable en personne, l’un des plus redoutés. Ce pauvre homme était, sans le savoir, l’objet de tous nos tourments, et le sujet de bien de nos cauchemars.

Dans un village les pauvres qui achètent aux pauvres sont toujours soupçonnés de les voler. On se méfiait du peillarot, on le disait roublard, malin, rusé, retords. Tout ce qui pouvait le desservir et aggraver son image de père fouettard arrangeait bien les adultes qui se servaient de son mythe pour effrayer leurs enfants.

Comme toute personne qui marchande, l’homme parlait haut et fort en proférant de terribles gros mots, des blasphèmes qui, aux dires de ma grand-mère, allaient le foudroyer et le conduire droit en enfer au milieu des pleurs et des grincements de dents.

Il mêlait Dieu et diable dans un tel concert de mots fleuris que j ‘ai toujours cru, à chaque fois que je l’ai vu quitter le village, qu’il n’y reviendrait plus jamais car une fois passée la croix du gravas, le diable viendrait le prendre pour lui faire rendre des comptes.

A croire que le diable était sourd comme un pot où que le peillarot s’était confessé en passant à l’église car il revenait régulièrement collecter ses précieux trésors sans la moindre marque de coup de fourche ni de tisonnier asséné par Belzébuth.balance

L’homme emballait ses achats dans des grands chiffons et les pesait avec une balance romaine qu’il maniait avec une dextérité étonnante. J’étais bien le seul à admirer son geste car ma grand-mère prétendait que cette dextérité « de brigand » masquait une habileté sans égale pour donner un coup d’ongle au dernier moment sur le support du poids afin de soustraire quelques grammes et de la voler.

Ces gestes qu’elle prétendait à chaque fois avoir vu de ses propres yeux donnaient lieu à des marchandages incroyables, des pesées et des contre-pesés qui arrivaient toujours au même résultat, mais qui ont contribué à enrichir ma collection de gros mots.

Comme il était interdit de conserver les gros mots, j’allais les restituer à la première occasion au confessionnal, non sans être surpris de constater que le curé semblait les connaître tous … Il faut dire que rien n’allait jamais comme il faut, les peaux de lapins étaient mal traitées, mal préparées, mais on était bien contents d’en tirer quelques piécettes de monnaie.

Quand il partait, une fois faites ses affaires, il lançait un tonitruant « Hé, testo de singé!« 

Le temps est passé, doucement, comme l’enfance ; rythmé par les passages du boulanger et sa fourgonnette, du facteur et son vélo et du Peillarot avec son cheval alezan demi trait. Le bruit des clochettes s’est peu à peu effacé, j’ai quitté le Paven pour Correjac : nouveau lieu, nouvelle vie, nouvelles rencontres.

L’espace du balcon qui abritait mon enfance s’est soudain ouvert à des cours, des étables et des chemins, il me semblait que l’espace grandissait avec moi et autour de moi. Je ne me doutais pas, à ce moment là, que le peillarot tiendrait le rôle titre dans une des plus grandes peurs de ma vie.

foinC’était en Juillet, une belle journée ensoleillée. Nous étions en train de ramasser du foin dans une des prairies au carrefour du chemin du pied du bois et de la route de la Roquette, la « route neuve« qui mène aujourd’hui à la Canourgue.   Il y avait trois ou quatre adultes qui entassaient le foin dans la charrette.

C’était un temps où les travaux de la ferme se faisaient à plusieurs ; on était nombreux et on s’aidait. Aujourd’hui, un homme, un tracteur et 500 hectares, il n’y a plus personne dans les champs, les gens se sont déplacés à Pôle emploi..

Nous venions de goûter et l’envie me prit de rentrer à la maison. je savais que ma grand-mère y était et le village était visible du pré, il n’y avait qu’à suivre le chemin en trottinant pour y arriver en quelques minutes. C’est en tout cas ce qu’ a du croire ma tante en me laissant partir. J’ai compris bien plus tard que nous avions pour habitude de regarder les choses avec nos yeux, sans nous mettre à la place de l’autre car il aurait suffi à un adulte de se baisser pour se rendre compte que, pour un enfant, le village était masqué par la haie qui bordait le chemin.

Je pris donc la route neuve pour rentrer à la maison de ma tante, qui était aussi désormais la mienne…La logique voulait qu’en sortant du pré, je m’oriente vers le nord. La route neuve s’incurvait à cet endroit précis en angle droit, et il me suffisait donc d’aller tout droit. Je ne sais pourquoi, mais j’ai entendu souvent dire que les gens qui se perdent ont tendance à marcher vers le soleil.

Il était près de six heures du soir et le soleil entamait sa descente vers l’Ouest. je pris cette direction, au pas, tranquillement, sans me soucier du but à atteindre.

Au bout de quelques minutes, j’eus comme un mauvais pressentiment.

je ne reconnaissais rien de la route que je suivais, elle me semblait longue, inhospitalière. Elle était bordée de ronces à ma gauche et de grands arbres à ma droite. J’arrivais à un virage qui ouvrait à ma vue un paysage de vallée que je n’avais jamais vu.

J’appris bien plus tard que ce lieu s’appelait l’azueil, un nom que l’on donne souvent aux endroits qui s’ouvrent sur des horizons lointains, en somment d’une pente ou au détour d’un chemin de piémont.chemin

Pris de panique, je me mis à courir, sans savoir ou j’allais, mais pour y arriver plus vite. Désespéré, la gorge serrée, agité de sanglots, j’arrivais au détour du chemin de la Roquette et tombai nez à nez avec la charrette du  Peillarot .

Convaincu de ma fin prochaine, je fis un demi-tour instantané et me lançais dans une course effrénée pour sauver ma vie.

J’entendais derrière moi le trot régulier de la jument et m’attendais à tout moment à être agrippé par le bonhomme et enfoui dans son chariot, sous les peaux de lapins, pour être vendu à Madagascar ou à Pékin la Chine…

Je ne sais plus combien de temps dura ma course folle, quelques petites minutes tout au plus, mais j’eus le temps d’imaginer les pires mésaventures qui m’attendaient, une fois vendu sur le marché : le froid, les coups, des chaines aux pieds, du pain sec et de l’eau, le grand Turc qui roule des yeux comme des soucoupes et le Juif errant qui s’enroule dans sa grande barbe…

La gorge en feu, je tombais nez à nez avec les adultes qui sortaient de la prairie et qui me demandèrent, affolés par mon essoufflement, d’où je venais comme ça. Je n’eus pas à leur répondre, la voix forte du Peillarot retentit derrière moi Aquel trace de bougre s’era perdut, mais quon m’o vist, s’es révirat et maï pas ambe flemà.

Le Peillarot venait tout simplement de me remettre sur la bonne voie, et m’avait ensuite suivi avec bienveillance jusqu’à l’équipage des faneurs.

Je ne sais pas qui était cet homme, mais je sais qu’il a vécu très vieux à la maison de de retraite de Marvejols. Adulte, il m’est arrivé maintes fois de le rencontrer dans la rue, avec son béret sur la tête, les mains dans les poches, marchant d’un bon pas le corps légèrement penché vers l’avant.

Cet homme avait en fait un beau visage, gentil, rassurant, ses cheveux étaient restés noirs malgré son grand age. Je n’ai jamais osé lui dire bonjour, ni lui parler, cela lui aurait sans doute fait plaisir. Il aurait eu tant de choses à me dire, sur son métier, sa vie, ce qu’il avait connu.

Avais-je encore peur de lui? M’était-il indifférent? Je ne crois pas.

Peut-être étais-je tout simplement déjà perdu dans un autre monde, celui de la vitesse et du jetable, c’est du moins ce que je me suis dit en voyant cet homme seul attendre tranquillement au passage clouté pour traverser la rue et avancer vers le café d’en face pour y boire un verre de vin.

Aujourd’hui, je me rends compte que ce monsieur magnifique qui regardait patiemment passer les voitures en attendant son tour était d’une formidable modernité.

Il était l’incarnation de la théorie d’Anaxagore de Clazomènes : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau » , ce que confirmera plus tard Antoine Lavoisier.

Il y a plus de deux millénaires, ce philosophe turc avait mis en avant tout l’intérêt de la récupération du recyclage des objets, et le Grivou avait vécu de ce noble travail jusqu’à ce que, dans l’ombre, des hommes préoccupés par le seul acte d’achat et de consommation, n’inventent l’ère du jetable.

On connait la suite, avec son cortège de détritus, de déchets toxiques, d’emballages énergivores et de gadgets inutiles.

Il y a longtemps maintenant que le Grivou conduit son cheval la haut, sur la voie lactée, mais dans ma tête résonne encore le cri qui me faisait jadis si peur, et qui me manque tellement aujourd’hui : Pel de lèvre, pel de lapin!

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