Céleste

celeste2Rencontrer quelqu’un, c’est vouloir le connaître, lui parler, partager un moment de sa vie. C’est en tout cas dans cet état d’esprit que j’ai frappé un jour à la porte de Céleste Albaret.

Je l’ai rencontrée pour la première fois  par une après-midi de Juillet 1974, elle  avait quatre-vingt trois ans et venait de publier avec Georges Belmont « Monsieur Proust.»

Il m’arrivait assez souvent de voir cette dame se promener le long du ruisseau avec sa sœur Marie, mais hormis les salutations polies que nous nous faisions à l’occasion de ces rencontres, je ne lui avais jamais adressé la parole.

J’avais souvent entendu parler d’elle par les femmes de la génération de ma grand-mère. Elles n’avaient d’ailleurs pas une grande estime de cette « parisienne » qu’elles disaient lointaine et fière.

On sentait poindre dans leur discours un mélange de scepticisme et de jalousie à l’encontre de cette auxillacoise partie du village a l’age de vingt-deux ans pour n’y revenir que très rarement.

celeste1Il leur arrivait même parfois de lui prêter une relation très ambiguë avec Marcel Proust. Ces femmes qui n’avaient pour la plupart jamais dépassé les limites du département n’hésitaient pas à affirmer qu’elle avait hérité de la fortune de Proust et ouvert à Paris un hôtel dans une ruelle ou les messieurs louaient les chambres pour une heure seulement. (*)

De  là à dire qu’elles avaient vu cela de leur propres yeux, il n’y avait qu’un pas à franchir, mais on sait que dans sa propagation un bruit ne peut que s’amplifier dès lors s’il trouve un écho favorable.

En clair, Céleste n’avait pas très bonne presse au village. Il faut dire  qu’elle se mêlait peu aux conversations, ne cherchait pas particulièrement à rencontrer du monde ; peut-être vivait-elle tout simplement cloîtrée dans ses souvenirs.

Aujourd’hui, je me dis que cette nièce d’évêque élevée dans une culture chrétienne de jeune fille de bonne famille rurale a du porter un poids bien trop lourd pour ses épaules de femme. Il ne fait aucun doute que vivre pendant huit années au service d’un homme aussi singulier laisse des traces ineffaçables.

Je n’avais que dix-sept  ans, un age ou l’on n’est pas très sérieux, et pourtant pour avoir pris le temps de l’écouter évoquer les derniers jours de l’écrivain, j’ai compris à quel point il peut être difficile de trouver à trente et un ans sa place de femme, d’épouse et de mère après avoir été la servante toute dévouée à l’achèvement d’une œuvre aussi monumentale que « La recherche. »

Il est des destins difficiles à porter, et je me souviens d’avoir évoqué avec elle le déchaînement de critiques  qu’elle avait du subir depuis la sortie de son livre de souvenirs.  On a dit que son live « n’existait pas, » , qu’il était « frappé de stérilité »  que ce n’était que « du bavardage » et des « papotages domestiques.« 

Je me souviens de sa tristesse et même de ses larmes, mais elle ne pleurait pas sur elle, elle pleurait sur tout ce qu’elle ne pouvait pas dire, sur tout ce qu’elle n’avait jamais pu écrire.

Je me souviens aussi que certaines personnes, dans le village, disaient qu’elle racontait n’importe quoi et que c’était pas sérieux.

Parler des gens, c’est un peu les trahir. C’est  prendre le risque de les raconter comme on les imaginait, comme on les voulait, c’est inventer avec eux une relation qui n’a pas totalement existé, c’est les inscrire dans une histoire ou fantasmes et vérités se bousculent pour donner  sens et consistance à une rencontre.

marcelJe ne me souviens plus très bien du contenu de nos conversations, je ne mesurais peut-être pas l’importance de ce qu’elle avait à dire. Je me souviens qu’elle prenait le temps de parler de moi, de s’intéresser à mon avenir, de me poser des questions.

Je me souviens de nos silences.

J’entends encore sa voix de princesse russe se troubler quand elle parlait des derniers jours de l’écrivain, je me souviens des ratures, des collages, des allées et venues incessantes chez l’éditeur, des insomnies, des appels intempestifs au milieu de la nuit pour une tisane où une bière fraiche…

Je me souviens de sa patience.

Peut-on à dix-sept ans comprendre ce qu’a pu être la vie d’une femme qui a côtoyé pendant huit ans l’un des plus grands écrivains du siècle? Je n’étais pas là pour comprendre, et n’étais pas encore en age de me faire des souvenirs. Je me souviens du parfum  des bols de chocolat préparés par Marie pendant que nous parlions, de quelques photos et papiers manuscrits qu’elle gardait précieusement dans une chemise dont j’ai oublié la couleur, de son livre dont je tournais les pages  au rythme de ses souvenirs.

proustAujourd’hui, je me demande quelle a vraiment été sa vie. Peut-on être femme, épouse et amante quand on est pendant les huit plus belles années de sa jeunesse au service continu d’un reclus capricieux miné par la maladie et qui  sacrifie tout à l’achèvement d’une œuvre aussi gigantesque?

Peut-on retourner dans la monotonie du quotidien quand on a été entraînée pendant tant de temps dans le tourbillon de la frénésie créatrice d’un si grand écrivain?

Céleste a emporté la réponse avec elle, soixante deux ans après que  ses « jolies petites mains »  aient « fermés les yeux » de Marcel Proust.


(*)Post scriptum : Céleste n’a rien accepté à la mort de Marcel Proust, malgré l’insistance du professeur Robert Proust, elle n’a emporté que quelques livres que Marcel lui avait offert. Elle a ouvert  avec son mari Odilon l’hôtel Alsace Lorraine, rebaptisé hôtel La Perle,14 rue des Canettes, dans le VIe arrondissement, puis elle est chargée, de 1954 à 1970, de la garde du Belvédère, la maison de Maurice Ravel à Montfort-l’Amaury. C’est dans cette commune des Yvelines qu’elle repose depuis 1984.

 



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