Quand passent les bohémiennes

Parmi tous les personnages mythiques qui ont longtemps servi de bouc émissaire aux grand-mères pour monnayer notre sagesse, les bohémiennes ont toujours tenu une place de choix.

Ces femmes ont porté tant de poids, de plaies, de maléfices et de mythes dans nos campagnes, nourri tant de légendes, suscité tant de craintes, qu’elles occupent aujourd’hui une place de choix dans l’environnement affectif de notre enfance .

Je parle de bohémiennes, car c’est bien autour des femmes que s’est construit le mythe des nomades qui n’apportaient que tracas, ennuis, mauvais coups et pratiques obscurantistes dans nos campagnes crédules et blotties à l’ombre de leurs clochers.

« et toi, vieux gitan, d’où viens-tu ? Je viens d’un pays qui n’existe plus » .  La chanson dit vrai, nous ne savions pas d’où venaient ces gens, où ils allaient, ce qu’ils voulaient, mais quand ils arrivaient dans nos campagnes, tout le monde n’attendait qu’une chose : les voir repartir.

Des gens qui n’ont pas de maisons, ne travaillent pas, ne vont pas à l’école, n’ont ni adresse ni foyers n’ont pas leur place dans nos villages…

Comme pour enrichir le mythe, les nomades arrivaient souvent le soir, avec l’obscurité et les peurs irraisonnées. Dans des villages tranquilles où tout le monde se connaît, l’arrivée de quelques roulottes ne pouvait que déclencher de la nervosité, les hurlements des chiens dérangés dans leur tranquillité, le pas des chevaux, le grincement d’une roue mail huilée.

« Les craques se sont arrêtés au bord du Rounel, près du monument” L’alerte est donnée, les gitans, les bohémiens, les craques, le « marqua maous » ont envahi le village, on ferme les poules, on rentre tout ce qu’il y a à rentrer et on se prépare à résister aux rencontres que l’on ne veut pas faire avec des gens que l’on ne veut pas voir.

Les parents raisonnent leurs bambins, leurs recommandent de ne rien accepter de ces gens là qui volent les enfants pour les amener là bas en Bohème. On ne leur parle pas, on ne les écoute pas, on ne les approche pas…

On ne les regarde pas car ils ont un pouvoir maléfique, celui d’endormir le monde. Ils plongent leur regard noir comme le charbon et tranchant comme des couteaux dans les yeux de leurs victimes, les endorment puis les détroussent.

Les femmes qui lisent la bonne aventure dans les lignes de la main maudissent sur sept générations ceux qui refusent de se soumettre à leurs séances divinatoires.

Ce soir, ils feront de la musique, invoqueront le diable ou voleront des poules, toutes ces choses qui pour  les gens d’ici ne mènent rien de bon.

On raconte qu’un jour, sur la place du village, une bohémienne avait attiré quelques personnes autour d’un spectacle singulier. La femme avait attaché à la patte d’une poule une poutre en bois et la poule se promenait aisément en tirant son lourd fardeau comme s’il s’agissait d’une simple brindille.

Tout le monde était subjugué par ce sortilège et se demandait quelle pouvait bien être cette diablerie qui donnait tant de force à cette malheureuse volaille. Une vieille femme s’en revenait de ramasser des bois morts en bordure du ruisseau, c’était la fin de l’été, il faisait encore chaud et elle mettait à profit cette fin d’après-midi pour rentrer de quoi allumer son feu quand viendraient les premiers froids.

Lourdement chargée pour son age, la vielle fut intriguée par l’attroupement sur la place du village, elle s’approcha et s’adressa aux villageoises qu’elle connaissait fort bien et qui n’étaient autres que ses voisines : « Mais qu’est-ce que vous avez à vous étonner de voir une poule qui traine une malheureuse paille, vous n’avez pas autre chose à faire? » . La bohémienne pointa alors un doigt sur elle et lui dit « Éloigne toi d’ici la vieille, car tu portes un serpent dans ton fagot de bois » .

 Ma grand-mère, qui assista jadis à cette scène étrange, dit avoir vu à ce moment là une vipère tomber du fagot de la vieille et s’échapper promptement dans un trou de mur. Pour elle, il n’y avait aucun doute, la bohémienne avait mis toute l’assistance sous hypnose, et c’est le serpent qui avait rompu le sort et donné à la vieille la lucidité qui allait lui permettre de révéler la supercherie.

« C’est une chance »  disait ma grand-mère « que cette femme ait par hasard ramassé ce serpent dans ce fagot, sinon va voir ce qui serait arrivé »

Marie Bigre vous raconte cette histoire

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