L’homme qui chante dans le chemin

Le juif errant, illustration d'un ouvrage d'Eugène Sue (collection Le-Livre)Il chante.

Il chante tout le temps, quel que soit le temps, quel que soit le jour.

Il chante haut et fort, comme s’il voulait que le monde entier l’entende.

N’importe quand, n’importe ou, par n’importe quel temps ; Il chante pour le monde, comme ça, manière de chanter.

On dirait qu’il se dépêche de chanter parce qu’il sait que c’est  le temps de le faire, que c’est toujours ça de posé sur  le voile du silence.

Il chante bien, c’est un vrai marchand de bonheur.

Il chante du matin au soir pour passer le temps, dire qu’il est là, dire que le temps passe, qu’il fait beau, qu’il fait froid, que la pluie c’est bon pour les récoltes, que le marchand de noix viendra la nuit tirer les oreilles aux enfants qui se sont tachés les doigts en ramassant les coques encore vertes.

Il dit que les noix, c’est bien bon, mais que c’est pour les écureuils et que si on en mange plus de neuf, ça donne mal à la tête pour toute la journée. En fait, il faut compter les noix qu’on mange sur les doigts et s’arrêter avant la fin de la main qu’on se sert le moins.

treilleIl est de ces hommes qui plantent les arbres pour que d’autres en mangent les fruits, c’est dans sa nature. Il le dit souvent, quand tu plantes un arbre, ou quand tu greffes un treille, tu n’as pas perdu ton temps puisque d’autres en profiteront, tu auras apporté quelque chose dans ton passage sur la terre.

Il chante comme il monte les murs, tranquillement, sur de son affaire, en laissant le temps donner force à l’ensemble. Il sait bien, lui, que les pierres doivent résister au temps, comme les mots. Il sait que les murs et les mots, c’est fait pour rapprocher les gens, ça demande du temps, et pour protéger le monde des courants d’air de l’ennui. On ne doit pas prendre le travail à la légère. Il faut que le mur soit solide comme une forteresse, mais il faut aussi qu’il respire comme une personne. En fait, si tu mélanges les murs et les mots tu fais des ponts, et c’est tout juste ce qu’il faut faire parce que les hommes ne font pas assez de ponts et trop de murs. Tout est question d’équilibre et les hommes ont un mal fou à être raisonnables.

Il sait que pour faire un joli mur, il faut mettre la bonne face de la bonne pierre du bon coté, comme ça on se plaît à le regarder et les pierres du mur chantent quand le vent glisse sous leur ventre. C’est aussi pour ça qu’il chante, pour donner corps aux murailles. On a tort de parler de pierres sèches, c’est juste des pierres ciselées comme des mots pour s’emboîter dans le fronton du mur ; avec lui, les murailles racontent des histoires parce qu’il sait parler le langage des pierres, et les pierres le lui rendent bien quand elles font danser les ombres et la lumière…

eauOn l’entend venir de loin dans le chemin vieux quand il revient de la fontaine. La bas il y a un peu de place et de l’ombre alors il va la bas pour discuter. On dit qu’il va  tenir le Coubis  C’est une expression dont personne ne connait vraiment l’origine, mais le coin de la place s’appelle comme ça alors… et puis en patois, tenir ça veut dire plein de choses, c’est pas comme en français. En tout cas, quand les vieux parlent là bas, on dit qu’ils tiennent le Coubis.

Peu importe d’où vient l’expression, les noms, c’est comme l’eau des fontaines, on les boit à pleines  paumes sans trop savoir d’où ils viennent et comme ils se réchauffent au creuset de nos mains, ils ne peuvent que nous apporter du bien-être.

Peut-être parce qu’à cet endroit la le chemin s’incurve un peu et laisse la place sur sa droite pour monter en haut du village. Çà doit être les écrivains du cadastre de Napoléon qui ont oublié de mettre le r dans le mot  courbis.

A tous les coups c’était un parisien du Nord qui comprenait rien au patois et il a griffonné ça à la hâte à coté de la fontaine ou alors il a mouillé son papier en se rafraichissant, ou il a demandé à un vieux qui parlait dans sa moustache ; vas savoir…

En tout cas, on l’entend venir de loin quand il revient de sa pause au Coubis. On entend d’abord comme un bourdonnement lointain, c’est doux et ça résonne entre les murs des deux maisons, puis ça se rapproche doucement. On entend de mieux en mieux, même si on comprend pas encore les paroles, on tend l’oreille, juste pour ne pas manquer le moment ou on comprendra le premier mot.

On guette, on tend les oreilles et on écarquille les yeux, on met tous les sens en avant pour attraper les mots de la chanson qui se rapproche, et puis tout à coup, ça y est, il est arrivé au dessus du jardin de madame O.  il parle -ou plutôt, il chante-  de grands bœufs dans une étable, deux grands bœufs blonds marqués de roux…La charrue est en bois... Et paf il s’arrête! On saura pas cette fois de quel bois est faite la charrue…Il parle à madame O de la pluie et du beau temps, du vent qu’on a béni aux rameaux et qui risque d’assécher la terre pendant quarante jours, il parle d’un peu de pluie qui ferait pas de mal aux foins. Il dit qu’il faut mouiller un peu de foin pour que l’année soit bonne, mais qu’il faut pas non plus trop de foin : « Année de foin, année de rien. » Il faut juste le foin qu’il faut.

Il est comme ça cet homme, vieux comme le monde, en tout cas l’idée qu’on s’en fait ici. Il a des cheveux blancs, une moustache blanche et un chapeau de feutre noir qui le pare du soleil. Il s’appuie sur une canne, sa veste de velours noir est un peu usée aux coudes et son pantalon usé sur le devant, vu qu’il se met à genoux pour arracher les herbes du jardin, et un peu usé sur le derrière vu qu’il s’assoit sur le rebord de la fontaine pour prendre le frais.

rhubarbeOn dit qu’il a fait la guerre, la bas, dans les Balkans, la guerre de 14 comme dit mamé. Il en a même fait plus que les autres puisque la guerre a éclaté alors qu’il finissait juste son service militaire. La guerre se fout du temps comme elle se fout du monde, elle enrôle de force des jeunes et rend à la vie des vieux qui ont perdu la force.

On raconte que c’est lui qui aurait ramené des Dardanelles les plants de rhubarbe avec lesquels on fait la confiture. C’est une rhubarbe spéciale et en tout cas elle repousse chaque année avec des feuilles aussi grandes que des parapluies de Turquie.

Il nous raconte souvent l’histoire du juif errant, une drôle d’histoire d’un juif qui avait une grande barbe et qui s’enroulait dedans. On se demande qui c’est ce juif, on en a un peu peur mais pas trop parce qu’on se figure qu’il a un peu la même tête que lui, alors il doit être gentil, puis on a jamais entendu dire que le juif errant n’était pas gentil avec les enfant. Il avait juste repoussé le christ qui cherchait auprès de lui un peu de réconfort, mais c’est de l’histoire ancienne.

Y’a pas de raisons.

Il y a bien longtemps maintenant que le vieil homme est parti chanter sur les chemins de l’au delà, il a sûrement rencontré la haut le juif errant, et tous ses frères d’arme tombés près du Bosphore.

Je ne sais plus trop d’ailleurs quand il est parti, il y a si longtemps et je l’ai tellement peu connu que je me demande pourquoi il a pris toute cette place dans le chemin de mon enfance.

Et puis quelle importance?

Le temps passe et étire les souvenirs, comme un laminoir qui les déforme et les imprime sur le disque aux mille sillons  qui les protège de l’oubli. Ils les met tout simplement en musique.

Il m’arrive souvent de m’arrêter en haut du chemin vieux, près du balcon de la maison d’Augustine, et de fermer les yeux pour mieux entendre la suite de la chanson.

Ça y est, ça me revient, cette voix qui remonte le chemin du fond des temps : la charrue est en bois d’érable, l’aiguillon en branche de houx…

 

 

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